Calmy-Rey Micheline · Bundesrat · Genf · 2008-12-08
Wortprotokoll
L'action pour la paix et le soutien au processus de paix figurent parmi les principaux objectifs de la politique extérieure de la Suisse. Et je rappelle que la Constitution fédérale en fait expressément mention.
Tous les jours, nous sommes assaillis d'images de guerre qui viennent par exemple du Kivu où des centaines de milliers de personnes ont dû fuir des combats. Malheureusement, des images similaires d'autres régions du monde nous parviennent également très régulièrement. Ces images semblent refléter une augmentation globale de la violence. Depuis la fin de la guerre froide, le nombre des conflits armés dans le monde a pourtant sensiblement diminué. Depuis la chute du mur de Berlin, celui des guerres a baissé de 40 pour cent. Le nombre des victimes directes des conflits armés, celui des violations des droits humains, ainsi que celui des réfugiés continue également de reculer. Et ce qui est remarquable, c'est que la grande majorité des conflits ont été résolus par des négociations de paix, c'est-à-dire par des solutions diplomatiques. Ce phénomène est en grande [PAGE 903] partie la conséquence de l'engagement accru d'acteurs internationaux, comme les Nations Unies ou l'Union africaine, mais aussi d'Etats comme la Suisse dans ses efforts de promotion de la paix. A cet égard, la médiation joue un rôle important. Vous le savez, la médiation est une compétence traditionnelle de la Suisse depuis des centaines d'années.
Ces huit dernières années, la Suisse s'est engagée dans environ vingt médiations dans quinze pays différents. Ces huit dernières années! Le budget annuel figure dans la réponse du Conseil fédéral: il est de 2 millions de francs. Cet engagement a été réalisé grâce à la collaboration de nos diplomates, mais aussi de médiateurs, de facilitateurs et d'experts. Il faut noter que nous n'avons eu recours à des personnes externes au département que dans quelques cas exceptionnels. Il en est de même pour des ONG. Mais dans tous les cas, ces personnes, ces experts extérieurs sont contrôlés et sont sous mandat du DFAE.
Permettez-moi de mentionner quelques exemples du succès de nos efforts. Au Népal, notre "peacebuilding adviser" a établi les contacts entre les maoïstes et les partis politiques. Il a planifié le processus de négociation, il a formulé différentes versions d'un accord. Il a contribué de façon substantielle à l'accord de paix, tout en travaillant en coulisses. Maintenant que l'accord de paix a été signé, nous soutenons les partis politiques dans l'élaboration d'une structure fédérale pour le Népal, dans la réforme du secteur de la sécurité et au niveau de la justice transitionnelle.
Dans le processus de paix entre le gouvernement ougandais et la Lord's Resistance Army, un expert suisse a fourni une précieuse contribution dans la négociation. Il a participé à la préparation de l'agenda du processus de paix, il a conseillé le médiateur en chef sur le déroulement du processus, il a formulé des projets de texte qui ont été discutés ensuite entre les parties, comme le projet d'accord de cessez-le-feu signé en 2006. La paix règne depuis dans le nord de l'Ouganda et 1,4 million d'indigènes sont revenus au pays.
Au Burundi, un expert suisse a contribué de façon importante à l'accord d'Arusha. Une ONG que nous soutenons a également joué un rôle important dans ce processus. Il s'agit de CAUX-Initiatives et Changement.
Je pourrais mentionner les contributions suisses dans des négociations couronnées de succès au Sud-Soudan, à Aceh, ou l'accord de cessez-le-feu dans la région des monts Nouba. Je pourrais mentionner aussi le rôle que la Suisse a pris dans la tentative de mettre autour d'une table les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne et, d'un autre côté, l'Iran, ce qui a abouti aux "Geneva Talks" à Genève et qui est un succès pour la Suisse.
En Colombie, la médiation était une médiation tripartite entre la Suisse, la France, l'Espagne, et qui a été faite en complet accord avec le gouvernement et en accord aussi avec l'autre partie. Je ne sais pas s'il faut considérer comme un échec la suspension de la médiation. Probablement, mais il faut aussi considérer comme un succès le fait que plusieurs centaines de guérilleros ont pu être libérés grâce à cette médiation.
Il ne faut pas se faire trop d'illusions. Même si nos efforts sont importants pour la protection des populations civiles et pour la paix et la stabilité, un accord de paix ne garantit pas encore la paix.
Une grande partie des processus de paix s'étirent sur des années, voire des décennies, et ne sont pas forcément couronnés de succès. Pourtant, l'engagement est important. Et pourquoi est-il important? Une des raisons de notre engagement réside dans notre tradition humanitaire. Historiquement, nous avons hérité du devoir d'intervenir pour atténuer les souffrances des populations civiles. Ne pas nous impliquer dans un processus de paix lorsque nous sommes sollicités par les parties - parce qu'encore il s'agit d'être sollicités pour intervenir - signifie également dans certains cas l'anéantissement de longs efforts de coopération et de développement, et c'est le cas dans plusieurs pays du Sud avec lesquels la Suisse entretient depuis des décennies des liens de partenariat.
Il y a aussi des raisons pragmatiques qui motivent notre engagement dans les processus de paix. Il est dans l'intérêt de la Suisse, qui est un pays exportateur, qui gagne un franc sur deux à l'étranger, de voir régner la stabilité et la croissance économique aux quatre coins du globe. Et comme nous le savons tous, les rapports d'interdépendance se sont à tel point resserrés aujourd'hui qu'une guerre se traduit souvent chez nous par une montée des prix des matières premières, une recrudescence de la criminalité organisée et une pression migratoire. Et c'est pour ces raisons que nous nous engageons. Mais aussi dans notre intérêt très concret de Suisses, puisque ces engagements nous permettent d'élargir nos réseaux, d'élargir nos contacts et de mieux défendre ensuite nos intérêts stratégiques. Je le constate tous les jours: la Suisse est sollicitée, dans la mesure où elle est présente dans certains de ces processus et aussi dans des processus où elle est utile, même dans des processus d'actualité.
Il y a d'autres raisons qui plaident en faveur d'un engagement. Les négociations de paix sont très complexes. Dans la plupart des cas, elles sont dirigées par un négociateur chevronné, qui s'entoure d'experts dans différents domaines, comme le droit constitutionnel, les élections, la réforme des systèmes de sécurité et le désarmement, ou encore la justice transitionnelle. Et la Suisse a une plus-value à apporter sur l'ensemble de ces questions. Nous avons une diplomatie très compétente et qui a une bonne réputation. Nous sommes forts sur les thèmes du fédéralisme, de la démocratie, du partage des pouvoirs, ou encore du respect des minorités.
Nous possédons des compétences qui sont souvent demandées, encore une fois, par les parties elles-mêmes et nous n'avons, en plus, pas d'intentions cachées, ni de pouvoir d'imposer des solutions. La Suisse est un pays neutre, qui est perçu comme tel, comme un intermédiaire neutre auquel il est possible d'accorder sa confiance. Nous avons des experts reconnus, et c'est grâce à eux que la Suisse est sollicitée par les parties en conflit ou par des équipes de négociations régionales et internationales.
Cette expertise, ce savoir-faire, cette sorte d'ingénierie de la médiation et de la négociation, voilà ce que nous désirons renforcer au sein du Département fédéral des affaires étrangères. C'est la raison pour laquelle j'ai créé un centre de compétences pour la médiation. Celui-ci organise des séminaires pour les ambassadeurs et les diplomates, afin qu'ils puissent échanger et profiter mutuellement de leurs expériences; il organise un "peace mediation course", afin d'offrir à des collaborateurs jeunes et engagés une introduction au savoir-faire de la médiation; il évalue les expériences de la Suisse dans la médiation et la facilitation lors des processus de paix; enfin il propose des ateliers à l'intérieur et à l'extérieur du département, qui couvrent des thèmes centraux de la médiation.
Par exemple, la semaine dernière, nous avons organisé un atelier pour les collaborateurs de l'Organisation des Nations Unies à New York, qui parlait du traitement du passé. L'année dernière, un séminaire similaire a présenté notre expertise dans les domaines du fédéralisme et de la décentralisation.
Toujours dans le cadre de ce centre de compétences, nous mettons à disposition l'expertise et nous permettons ainsi le développement des capacités pour des acteurs et des parties qui oeuvrent en faveur de la paix en Afrique. Nous nous efforçons en effet de diffuser notre expertise et de favoriser l'appropriation locale. Au Darfour par exemple, nous nous proposons d'aider différents mouvements rebelles, devenus incontournables en raison de leur influence dans la population civile, à mieux respecter les droits humains et le droit international humanitaire, ou encore à améliorer leurs compétences en matière de conduite de négociations.
Ce travail améliore la probabilité de parvenir à un accord et c'est cela que demandent les gouvernements, qui ont intérêt à avoir des interlocuteurs crédibles et qui savent négocier.
Je suis consciente que la médiation dans les processus de paix est une tâche extrêmement difficile et que des revers, même après la signature d'un accord, sont courants. Mais nous sommes sur le bon chemin avec nos activités et voilà [PAGE 904] pourquoi nous avons inscrit les activités de médiation et de facilitation dans le nouveau crédit-cadre qui a été accepté par le Parlement au printemps dernier et voilà aussi pourquoi nous souhaitons poursuivre ces activités dans les années à venir et pourquoi la promotion de la paix et la médiation restent des éléments clés de la politique étrangère de la Suisse.