Recordon Luc · Ständerat · 2010-12-15
Recordon Luc · Ständerat · Waadt · Grüne Fraktion · 2010-12-15
Wortprotokoll
C'est avec une certaine satisfaction que je constate au cours de notre débat que nous prenons progressivement acte du changement de paradigme dans nos problèmes de défense, dans la vision que nous devons avoir de la défense nationale. Nous ne sommes en particulier plus dans une optique totale de défense territoriale, et plusieurs avant moi ont relevé cet élément.
C'est important, parce que si vous réfléchissez en dépassant le cadre de nos frontières, vous constatez que, depuis l'époque préhistorique où l'être humain se battait avec un arc, des flèches, une lance et un gourdin, il y a eu au fond pendant plusieurs millénaires une évolution extrêmement modeste qui contraste avec l'accélération énorme des progrès à l'époque moderne.
Somme toute, qu'est-ce qui est apparu dans l'art militaire avant 1900? Sont apparus successivement, et assez vite, la cavalerie, les transports avec chars et puis, finalement, la poudre à canon et les canons. C'est ce qui a, à peu près, été la seule évolution technique sur des millénaires. Durant cette époque-là, parallèlement, on s'est toujours battu pour la conquête territoriale, ou éventuellement la destruction de l'adversaire, mais essentiellement pour la conquête territoriale.
Et puis, la défense nationale a pris des contours complètement différents à partir de la fin du XIXe siècle, voire du début du XXe siècle. Parce que, d'abord, la mobilité est apparue, ce qui a permis les grands plans des Hindenburg, Falkenhayn, dans la Première Guerre mondiale, et même, avec les blindés et appliquant - c'est de l'ironie! - la théorie de de Gaulle, de Guderian, qui trouve moyen de complètement changer la vitesse avec laquelle on mène une guerre et le sort des batailles. Mais on reste toujours dans une logique de conquête territoriale.
Et on arrive - même en 1945 avec l'arme atomique puis la bombe thermonucléaire - toujours à cette conclusion: on veut conquérir le pays, on veut le mettre à genoux, on veut l'asservir. Et l'adversaire est toujours un autre Etat, ou une autre nation. Cela commence à prendre une autre tournure, insensiblement, dans la deuxième moitié du XXe siècle. En effet, petit à petit l'adversaire n'est plus une nation, c'est une pluralité de groupes plus ou moins incertains qui, peut-être, se mueront en nations. C'est le cas dans les guerres de décolonisation et dans le conflit israélo-palestinien.
Et puis l'adversaire devient carrément les groupes qui n'ont pas vocation à devenir des nations, comme Al-Qaida ou je ne sais quels autres avatars, qui prennent ou non son nom, ou alors des groupes - souvent plus ou moins petits, d'ailleurs - assez puissamment armés et qui pratiquent ce qu'on a coutume de nommer le terrorisme. En fait, ils pratiquent des attaques assez globales contre les Etats, souvent même contre plusieurs Etats, pour que l'on puisse vraiment parler d'une forme de guerre.
Ce qui change aussi, de nos jours, c'est que l'arme se mondialise. Aujourd'hui, l'arme, ce n'est plus une arme de destruction, de conquête - il y a d'ailleurs une explication à cela, sur laquelle je reviendrai -, mais une arme destinée à affaiblir, à bloquer, à humilier, à démoraliser, à prendre un avantage de manière très différente de la conquête territoriale. Ce n'est pas très étonnant, justement, parce que si on revient maintenant à la conquête territoriale, vous vous apercevez que, dans le monde moderne, pour différentes raisons - mais notamment pour des raisons qui tiennent à la manière qu'on a de gouverner les peuples -, la conquête territoriale ne sert plus à grand-chose.
A quoi cela a-t-il servi à l'URSS - et, quelques décennies plus tard, quelle ironie! à leur ancien ennemi les Etats-Unis - de conquérir le territoire afghan? A quoi cela a-t-il servi de prendre l'Irak? Certes, on a changé le gouvernement après la guerre de 2003, mais l'Irak reste un pays qui est une véritable poudrière ingouvernable. On est tombé de Charybde en Scylla en passant de Saddam Hussein à la situation complètement pourrie que connaît le pays actuellement. Même pour l'Iran et la Corée du Nord, qui sont les principaux foyers d'inquiétude, personne ne songe sérieusement pour l'instant, semble-t-il, à une conquête territoriale.
Alors évidemment, si on se place dans notre situation, qui envisagerait de venir conquérir la Suisse, territorialement? Premièrement, à quoi cela servirait-il? La Suisse conquise et détruite perdrait l'essentiel de sa valeur. Cela a peut-être pu traverser l'esprit d'adversaires qui nous détestent vraiment, comme Monsieur Kadhafi à une certaine époque, mais c'est tout à fait irréalisable, c'est la seconde raison. Même sans violer du tout la neutralité, nous sommes de facto protégés par nos voisins, par le glacis de l'Union européenne et par le glacis plus ou moins correspondant de l'OTAN. Or donc, à quoi cela peut-il servir de tenter de nous défendre contre des conquêtes territoriales qui ne viendront pas? Si nous faisons cela, nous sommes dans la position malheureuse du héros de Dino Buzzati dans "Le Désert des Tartares"! Nous attendons vainement pendant des années un adversaire qui ne vient pas et qui ne viendra jamais.
A vrai dire, le changement de paradigme qui est en train de se faire jour parmi nous est extrêmement pertinent de ce point de vue-là. Ce n'est pas parce que la menace de la conquête territoriale n'existe pratiquement plus que les menaces n'existent pas. Ces menaces, je crois qu'on commence à les percevoir. Il y a les catastrophes naturelles, c'est entendu, mais il y a aussi celles qui, à terme, pourraient être provoquées volontairement. Ne parle-t-on pas, si on se projette probablement à quelques décennies, de manipulations climatiques qui permettraient d'infliger des dommages considérables? Et puis, à plus court terme, on le voit maintenant pratiquement tous les jours - et cela a aussi été évoqué par plusieurs préopinants -, nous avons affaire à des cyberattaques qui sont de nature à bloquer nos réseaux vitaux. Si on bloque nos réseaux de télécommunication, de régulation électrique, de transport, etc., on paralyse le pays, on lui cause un tort, proportionnel à la durée du blocage, qui peut être gigantesque.
Alors, face à cela, les attaques purement physiques et destructrices contre nous, même si le risque qu'elles se produisent n'est pas inexistant, se limiteront - je le pense - à des installations sensibles, par le ciel, à des immeubles particuliers du type de ceux qui ont été touchés à New York, comme les tours jumelles.
Cela nécessite certainement, comme la couverture frontière de base, de maintenir encore un outil, mais un petit outil, de défense classique, car on doit aussi protéger les ambassades. Le gros effort à fournir est ailleurs. Et je m'en voudrais de ne pas dire encore que nous devons garder un outil [PAGE 1307] important en matière de renseignement, justement parce que nos adversaires sont de plus en plus diffus et incertains, de moins en moins étatiques et de plus en plus des espèces de groupes privés malveillants.
Si nous prenons acte de ces éléments qui transparaissent en filigrane dans le rapport sur la politique de sécurité de la Suisse, mais, Monsieur le conseiller fédéral, à mon avis encore pas du tout assez, alors nous pourrons bâtir une stratégie de défense pleinement sensée et porter notre effort non plus évidemment sur l'artillerie et les blindés qui, dans ce contexte, ne servent strictement plus à rien, mais véritablement sur les outils dont nous avons besoin. Et alors, comme cela a été dit, le rapport sur l'armée pourra, d'une certaine manière, découler logiquement de ces prémisses et exposer la politique de sécurité dont nous avons besoin.
Cela étant, je prends acte - je pense, comme tout le monde - de ce rapport, car il n'y a pas d'autre chose à faire; mais il y a encore beaucoup de réflexions à faire aboutir, qui sont sinon embryonnaires, du moins encore tout à fait au milieu du gué.