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Recordon Luc · Ständerat · 2011-03-02

Recordon Luc · Ständerat · Waadt · Grüne Fraktion · 2011-03-02

Wortprotokoll

Je crois que notre pays est touché par des mutations qui le dépassent largement en politique internationale. En particulier, l'érosion la plus frappante est celle de l'influence des pays occidentaux. Cette érosion se manifeste clairement sur le terrain économique, en comparaison en particulier de ce qui arrive avec les pays émergents, ceux du BRIC - Brésil, Russie, Inde et Chine, voire Afrique du Sud; on devrait peut-être parler du BRICA, ou du BRICS en anglais. Mais il y a une érosion plus grave encore, je pense - et cela va dans une certaine mesure dans le même sens que ce que vient de dire Monsieur Marty -, que l'on pourrait presque considérer comme une érosion morale.

Il y a encore peu d'années, les principales personnalités qui étaient à la tête des pays occidentaux, en tout cas des pays européens, avaient un rayonnement international et des vues politiques que l'on ne reconnaît plus. Le personnel politique notamment des grands pays européens, dans ce domaine, est de plus en plus médiocre, sans parler de ceux qui donnent carrément dans les frasques les plus ridicules pour se faire remarquer; vous voyez sans doute à quel genre de personnages je fais allusion.

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Cela a des conséquences aussi pour nous, parce que si nos valeurs, notamment celles de liberté et de démocratie, sont sans doute de plus en plus partagées - au point que des gens donnent en nombre leur vie pour faire des révolutions dans ce sens, notamment, on l'a dit, actuellement dans les pays du monde arabo-musulman au sud de la Méditerranée -, c'est peut-être plus en raison de l'importance intrinsèque de ces valeurs et de leur prééminence reconnue que de la manière dont nous les promouvons. Et quand je dis nous, je pense plutôt à l'Europe dans son ensemble qu'à la Suisse en particulier, parce que notre politique étrangère a quand même ce mérite, même si on est encore assez faible sur la conditionnalité, de mettre un accent important sur la politique des droits humains, et la politique des droits humains conçue non seulement dans le sens classique du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, mais aussi dans le sens plus large du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. C'est une mutation que l'on retrouve d'ailleurs dans les principales ONG de défense des droits de l'homme qui, elles aussi, reconnaissent qu'on ne peut pas préconiser seulement la liberté pure et simple, mais qu'il faut, pour pouvoir exercer sa liberté, d'abord pouvoir au minimum manger à sa faim et être éduqué dignement. Donc, de ce point de vue-là, on pourrait peut-être se réjouir du fait que notre politique a quelque chose d'un peu plus digne que celle de certains de nos voisins ou, en tout cas, l'image que nous pouvons en donner.

Malheureusement, le tableau n'est pas aussi rose que cela pour différentes raisons. D'abord parce que nous avons aussi nos petites faiblesses, Monsieur Dick Marty en a évoqué un certain nombre et je partage le point de vue qu'il a exprimé à cet égard, et aussi parce que les faiblesses de l'Europe dans son ensemble sont les nôtres. Nous ne pouvons pas nous abstraire dans notre rapport au monde de nos rapports avec l'Europe et il importe d'avoir avec elle des positions plus ou moins communes et assez solides, non seulement pour ce qui nous intéresse bilatéralement, mais également dans les rapports plus lointains. Comment pouvons-nous imaginer en particulier que nous soyons partie prenante de Frontex et que nous ne nous inquiétions pas de ce que cet instrument de politique étrangère - car finalement, c'est bien cela le rapport à la politique migratoire - soit conçu uniquement dans l'esprit des traités de Schengen et de Dublin et non pas dans un esprit aussi de coopération à nos frontières? Comment pouvons-nous imaginer - d'autres orateurs avant moi l'ont relevé - que vis-à-vis du Sud et du Sud immédiat nous ne participions qu'à une politique de défense frontalière, sans apporter quelque chose de plus à ces démocraties qui maintenant s'ouvrent et se créent ou bien même aux pays un peu plus lointains, face auxquels les pays de sud de la Méditerranée représentent une sorte de glacis?

Nous avons les instruments pour cela et, dans une certaine mesure, nous les utilisons. Ces instruments sont la coopération et l'aide au développement; et je me réjouis du fait que ce Parlement ait enfin décidé de donner un signe fort en vue de l'augmentation de notre effort dans ce domaine, ce qui contraste avec un certain échec des Objectifs du Millénaire pour le développement, comme l'a relevé Monsieur Berberat. Mais ce n'est pas encore suffisant: il y a toute une série de choses ciblées qui restent à faire, de démarches qu'on n'a même pas commencées et que nous devons entreprendre avec nos partenaires européens, et singulièrement avec ceux dont nous sommes partenaires dans le cadre de Frontex.

Il y a par exemple une chose extrêmement simple que nous pourrions faire. Nous savons que des candidats à l'émigration sont parqués dans des camps en Libye ou sont prêts au départ à des endroits qu'on peut identifier assez facilement, au Sénégal par exemple. Pourquoi ne sommes-nous pas présents dans ces lieux pour apporter à ces gens un message d'espoir sur ce qu'ils peuvent faire dans leur pays? Pourquoi ne ciblons-nous pas ces populations très particulières, composées en général de gens assez éduqués, disposant même parfois d'une formation, qui ont certains moyens financiers et qui rêvent de manière souvent fantasmée de passer en Europe alors qu'ils auraient tant de choses à apporter dans leur pays? Je sais pour y être allé que, dans leur pays même, il y a des forces qui souhaiteraient garder ces personnes. Il y a des mères qui pleurent leurs fils qui se sont noyés - ou probablement noyés - en Méditerranée ou au large des îles Canaries et qui s'indignent de cette idée d'émigration fantasmée.

Pourquoi ne saisissons-nous pas l'occasion d'aller vers ces gens précis, identifiés, pour leur proposer quelque chose qui leur permette de rester chez eux ou de retourner chez eux, mais pas en perdants honteux - car certains se suicident lorsqu'ils ont échoué dans leur projet d'émigrer? Pourquoi n'avons-nous pas de projets pour ces gens? Il vaut mieux agir ainsi plutôt que de simplement les refouler lorsqu'ils arrivent en bateau ou de les accueillir pour ensuite, un peu plus tard, les renvoyer, renvoi qui est d'ailleurs difficile à exécuter. Nous devrions avoir une politique à l'égard de ces gens qui soit une politique de réinstallation, une politique qui leur permette la redécouverte de l'espoir chez eux, une politique d'abord axée sur la dimension économique, certes, mais peut-être d'ailleurs aussi une politique d'aide à la reconstruction de la démocratie. En effet, on voit maintenant à quel point les aspirations vers des sociétés plus justes et démocratiques sont des éléments essentiels pour ces personnes.

Il s'agit donc là d'indiquer que notre politique étrangère va dans le bon sens, qu'elle a de bons instruments, mais qu'en particulier sur les points où nous pourrions coopérer intelligemment avec nos voisins européens, il y a encore des pistes importantes à explorer pour aller plus loin que ce que nous avons fait en 2010 et dans les années précédentes.

Nous pouvons ainsi restaurer une image qui a été écornée par les événements, comme l'affaire UBS par exemple, montrer à quel point nous savons être aussi un des pays à la pointe du progrès, je dirai, moral sur le plan international, et pas seulement un pays que l'on peut vilipender pour son égoïsme. D'ailleurs, pour terminer sur ce point et pour apporter un complément à cette question de l'égoïsme, je dirai à Monsieur Marty, sous forme de boutade, que l'égoïsme, lorsqu'il est véritablement intelligent, finit par retrouver l'altruisme dans ses finalités immédiates et ses instruments.