Recordon Luc · Ständerat · 2011-06-01
Recordon Luc · Ständerat · Waadt · Grüne Fraktion · 2011-06-01
Wortprotokoll
La majorité de la commission propose d'adopter le rapport sur l'armée 2010 en optant pour une variante à 100 000 soldats. Ce faisant, la majorité reste au milieu du gué non seulement vis-à-vis de la solution du Conseil fédéral - la solution à 80 000 soldats - mais surtout en ne prenant pas pleinement acte des réalités nouvelles qui conditionnent la sécurité du pays. Si nous la suivions, nous nous cantonnerions largement à la défense contre des menaces disparues au détriment de la protection contre les risques réels.
Le Conseil fédéral et la majorité ont - il faut le dire - mis la charrue avant les boeufs en se fixant trop tôt sur le nombre de soldats, avant d'avoir défini assez précisément le travail de défense qui est à accomplir. De la sorte, les chambres vont passer à côté du débat principal, qui suppose de définir des priorités et aussi de déterminer quelles tâches sont devenues obsolètes, en particulier dans la défense territoriale classique. Tout le monde s'accorde à reconnaître comme faible, voire très faible, la probabilité d'une invasion, non seulement chez nous mais aussi parmi nos voisins a priori plus exposés.
Outre le puissant glacis qui nous protège, qui est formé des pays européens avec lesquels nous avons tant de liens économiques et culturels et tant d'intérêts communs, nous pouvons constater à quel point, de manière générale, depuis des décennies, la conquête territoriale, même rapide, s'est en elle-même retournée contre les conquérants. Vous pouvez songer à l'Afghanistan, à l'Irak et à bien d'autres cas. Elle se révèle un moyen coûteux, incertain, en bref peu attractif de parvenir à ses fins, pour l'agresseur ou pour le [PAGE 391] conquérant. A ce stade de l'histoire militaire, nos unités de défense doivent se concentrer sur quatre éléments:
1. la lutte contre les catastrophes, dont le nombre et l'ampleur ont doublé dans le monde en trente ans, si l'on en croit les études de la Rückversicherung de Munich;
2. la cyberguerre, qui doit être régie par deux principes: d'abord, des compétences professionnelles considérables doivent être trouvées et affectées à cette tâche - elle est appelée à devenir primordiale et est encore aujourd'hui sous-estimée, même si nous avons progressé; ensuite, la cyberdéfense doit être conçue et mise en oeuvre dans le respect des droits individuels, notamment sans le moindre cyberespionnage frénétique;
3. la protection des installations sensibles: il peut s'agir des réseaux de transport, des réseaux d'énergie et de télécommunication, mais aussi des stocks de matière nucléaire ou tout simplement des ambassades, qu'il y a lieu de protéger en vertu de nos obligations diplomatiques, et je pourrais citer d'autres exemples. La protection doit être dirigée non seulement contre des attaques de pays étrangers, mais plus probablement contre celles de groupes terroristes;
4. la police du ciel: bien entendu, nous devons là aussi être en mesure d'assurer que la police du ciel soit sûre dans notre pays, mais cela nécessite des moyens bien plus modestes que le combat aérien, et en tout cas pas de nouveaux avions dernier cri - pour anticiper sur le point suivant de l'ordre du jour.
Dans le contexte de ces missions, l'idée de maintenir un petit noyau de défense classique n'a pas de sens. Je me suis convaincu que cette conception, tendant à une montée en puissance "le jour où cela serait nécessaire", ne résistait pas à l'examen. Si d'aventure la situation géopolitique européenne devait changer de fond en comble, il faudrait de toute manière repartir de zéro, pour l'équipement et pour la formation des nos troupes. Cela requerrait d'ailleurs sans doute l'aide d'autres pays, des pays neutres, évidemment. De la sorte, garder une sorte de moignon d'armée classique ressemble aujourd'hui bien davantage à une sorte de lot de consolation pour les nostalgiques de l'armée à l'ancienne qu'à un instrument utile. En particulier, il faut renoncer clairement à maintenir des chars de combat, de l'artillerie et des avions de guerre.
Je n'éluderai pas la question internationale. Sur ce plan, la vocation de la Suisse est certes de prêter son concours, mais précisément dans les secteurs - et je les ai tous quatre décrits - où elle doit conserver des troupes pour sa propre défense, et non dans des affrontements militaires classiques.
Enfin, si on estime que la Confédération doit continuer à appuyer les cantons dans l'accomplissement de certaines tâches, comme le service d'ordre lié aux très grandes manifestations - ce qui dans le fond relève plutôt, vous me le concéderez, de la police que de la défense nationale, mais je ne veux pas être plus royaliste que le roi; on peut discuter -, il sied alors d'y pourvoir par des moyens spécifiques, y compris par du personnel formé expressément à cet effet.
En bref, si nous suivons la voie tracée par la majorité de la commission, ce serait un peu comme si nos devanciers n'avaient pas eu le courage, à l'époque, de se passer de la cavalerie, il y a une génération, alors qu'ils étaient sous la pression d'environ 200 000 pétitionnaires. J'espère que nous aurons le courage d'être à notre tour modernes - dans le bon sens du terme -, car la nostalgie n'est pas comparable à la préparation de l'avenir.