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Couchepin Pascal · Bundesrat · 2001-06-20

Couchepin Pascal · Bundesrat · Wallis · 2001-06-20

Wortprotokoll

Comme vous l'avez entendu, le Conseil fédéral recommande de rejeter ce projet de loi et d'accepter la proposition de non-entrée en matière de la minorité de la commission. Au moment où on doit justifier cette position, il est bon de s'arrêter quelques instants sur le fameux besoin invoqué de manière quasi systématique par tous les orateurs qui se sont exprimés en faveur de cette initiative. De combien d'informaticiens supplémentaires a-t-on besoin en Suisse? Du côté des partisans de cette initiative, tout le monde a dit que la chose était tellement évidente qu'il n'y avait pas besoin de faire d'enquête supplémentaire. Tous ceux qui se sont exprimés ont dit qu'on manquait d'informaticiens en Suisse.

Si vous me permettez d'élargir un peu le problème, posez la question à tous les producteurs de tabac de la Broye. Ils vous diront qu'il manque des travailleurs dans le domaine du tabac et qu'ils ont besoin d'un certain nombre, de centaines voire de milliers de travailleurs dans les cultures de tabac. L'addition des besoins respectifs de toutes les entreprises fait qu'on peut publier un chiffre: il manque environ 5000, 10 000 ,15 000 ou 20 000 travailleurs dans l'agriculture. Prenons un autre exemple qui me convainc davantage. Vous avez une population scolaire de 1000 élèves et, politiquement, vous avez décidé qu'aucune classe ne doit avoir plus de 20 élèves. Eh bien, c'est simple, vous avez besoin de 50 instituteurs. S'il n'y en a que 45, il en manque 5. Et là, les choses sont tout à fait claires et simples.

Revenons à l'informatique. En réalité, le manque d'informaticiens, c'est l'addition de besoins relatifs. Vous interrogez une entreprise et vous lui demandez si elle a besoin d'un informaticien. La réponse c'est: "Oui, j'ai besoin d'un informaticien que je veux payer 3500, 4000 ou 4500 francs." Vous dites: "Mais si vous payez 5000 francs, est-ce que vous le trouvez?" La réponse est: "Oui, mais je ne veux pas payer 5000 francs, je suis prêt à payer 4000 ou 4500 francs pour cet informaticien." Vous demandez au propriétaire d'une exploitation de tabac de la Broye: "Si vous payez 4000 francs par ouvrier, est-ce que vous les trouverez?" La réponse est évidemment: "Oui, mais je ne veux pas payer 4000 francs." Donc, la notion de besoin de personnel est une notion relative.

Vous ne pouvez pas additionner des besoins relatifs et en faire un besoin absolu, comme ce serait le cas si vous décidez que, pour chaque groupe de 20 élèves, il faut un instituteur; là, les choses sont claires. Finalement, le manque d'informaticiens est fonction d'un certain salaire qu'on est prêt à donner. Si une entreprise qui prétend manquer d'un informaticien est prête à donner 200 ou 300 francs de plus de salaire à l'informaticien qu'elle recherche, elle le trouvera. Elle le trouvera, peut-être pas facilement, mais elle le trouvera. Alors, dire qu'il manque 10 000 informaticiens, c'est peut-être vrai, mais à un niveau de salaire X qui est probablement plus bas que le salaire que l'on paie généralement dans la branche.

Je voudrais m'adresser à la gauche et lui dire: "Ecoutez, votre soutien à ce projet est un soutien au refus de voir les salaires monter. Avec cet effort que vous voulez produire, vous allez faire une pression sur les salaires et le résultat sera, concrètement, que vous produirez une pression à la baisse sur les salaires dans ce secteur." C'est un petit peu théorique, mais c'est probablement vrai: le résultat de ce projet, s'il aboutissait dans l'ampleur souhaitée, serait une pression à la baisse sur les salaires, puisqu'il y aurait plus facilement des travailleurs disposés à travailler dans ce domaine. Et s'il y en avait plus, les salaires baisseraient. Alors venir nous dire que le rendement économique de l'opération est certain et qu'on va créer des emplois qui seront à rendement élevé, je crois que c'est faux. Vous allez peut-être répondre à des besoins relatifs d'entreprises, mais avec une pression à la baisse sur les salaires.

Ceci dit, personne ne conteste que, dans l'ensemble de l'économie, on a besoin de plus de compétences en matière d'informatique, on a besoin de plus d'informaticiens. Mais la notion d'informaticien n'est pas une notion homogène. Il y a des informaticiens de niveaux très divers, et c'est un peu la faiblesse de ce projet que de parler d'informaticiens comme s'il y avait une seule catégorie d'informaticiens. Il y a des informaticiens de niveau universitaire, de niveau intermédiaire ou des informaticiens de base. C'est donc à travers une multitude d'instruments qui proviennent du marché, qui sont sensibles aux besoins "respectifs" des branches, qui sont issus des initiatives des branches comme de l'Etat, qu'on peut globalement répondre à l'immense variété de besoin de connaissances et de spécialistes en informatique.

Le Conseil fédéral a été cité à plusieurs reprises - c'est un honneur que nous acceptons volontiers - comme celui qui donne la direction. C'est quand même le but d'un gouvernement, et je suis heureux de voir que vous admettez que nous remplissons ce rôle à travers des rapports. On a fait ce rapport sur la société de l'information du futur et on a appelé à une offensive généralisée en matière de formation informatique. Nous sommes en train de réaliser cette offensive par une multitude d'initiatives.

Je cite quelques exemples. Nous avons poussé à la création d'une année initiale d'apprentissage en informatique; nous avons soutenu des écoles d'informatique; nous avons renouvelé les modes d'examen professionnels et les examens professionnels supérieurs dans le domaine informatique; nous avons soutenu le développement des hautes écoles spécialisées et des écoles supérieures; nous avons favorisé des filières de formation pratique pour les titulaires d'une maturité gymnasiale; nous avons proposé la réorganisation des professions de l'informatique; nous avons mis à disposition plus de 30 millions de francs pour des projets ICT dans le cadre de l'arrêté II sur les places d'apprentissage. Ce n'est donc pas le Conseil fédéral qui renonce à appliquer sa vision de la formation en matière d'informatique, qui s'exprime ici. C'est un Conseil fédéral qui a multiplié les initiatives et qui pense que ce projet spécifique supplémentaire est de trop.

Je vous rappelle aussi que la commission du Conseil des Etats, dans son rapport du 14 août 2000, avait déjà signalé qu'une campagne de réorientation n'était plus de nature à répondre à la situation actuelle. La commission du Conseil des Etats estimait qu'il restait difficile de trouver suffisamment de personnes désireuses de changer de profession.

M. Strahm a évoqué la foire Cebit, à Hanovre, et a dit que la Suisse y était sous-représentée, car il n'y avait, sauf erreur, qu'Ascom qui était présente. J'étais moi-même au Cebit, où j'ai rencontré beaucoup de Suisses qui étaient présents à cette foire, et je conteste que seule Ascom et quelques petites entreprises étaient présentes. Il y avait beaucoup d'entreprises suisses qui étaient présentes. D'autres espèrent pouvoir participer à cette foire, dans la mesure où il y a des places disponibles, ce qui n'est pas si simple. Certaines entreprises n'ont pas pu participer, parce que la foire ne pouvait pas mettre à disposition des espaces.

Si maintenant, avec ce projet, nous lançons une initiative spéciale pour la formation d'informaticiens, nous serons appelés à le faire pour d'autres branches, d'autres professions qui manqueront aussi de spécialistes dans les années qui viennent, qui en manquent aujourd'hui déjà. Je pense, par [PAGE 854] exemple, à toutes les professions du domaine de la santé. La réponse, c'est de continuer à développer les conditions-cadres, comme nous le faisons à travers l'école, à travers le soutien aux formations d'apprentissage, aux formations professionnelles. Ce n'est pas de faire un programme spécial axé sur un seul point.

Je dois reconnaître au passage, et je rends hommage à la commission, que ce projet vise la pratique. Même si nous le combattons, nous savons reconnaître qu'il est issu d'un effort concret, un effort de réaliser quelque chose de réaliste, en accord avec les professions. Néanmoins, des principes et des raisons de fond s'y opposent.

J'ajoute que ce n'est pas un miracle si l'économie suisse, les arts et métiers et les organisations économiques s'y opposent. Je crois qu'ils sont bien sensibles au fait que si on va dans ce sens-là, on va aller de programme en programme et on tentera de combler sans arrêt des manques relatifs de personnel en fonction de réclamations de telle ou telle entreprise. Finalement, on aboutira à la prise en charge par l'Etat, à terme, des "besoins" de l'économie, avec tous les risques que cela comporte, les risques de fonctionnarisation du système économique. Au lieu de favoriser les restructurations qui, comme l'a dit M. Strahm, sont nécessaires et importantes, on risque, au contraire, de vouloir imposer une certaine vision étatique de l'évolution normale et souhaitable.

Je vous invite donc à rejeter ce projet, tout en reconnaissant la volonté de ses auteurs de chercher des solutions très proches du concret, de la réalité.

Je dois terminer en disant que je regrette, à titre personnel, et c'est aussi ma responsabilité, peut-être même ma faute, que nous n'ayons pas mieux coordonné en cours de route la position du Conseil fédéral et celle de la commission.