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Burkhalter Didier · Bundesrat · 2013-09-18

Burkhalter Didier · Bundesrat · Neuenburg · 2013-09-18

Wortprotokoll

Nous avons mis au point une stratégie pour la région africaine des Grands Lacs. J'ai pu aller dans cette région il y a bientôt une année, c'était en octobre de l'année passée. Je suis allé au Burundi et dans le Sud-Kivu, donc dans les régions dont vous parlez. J'aimerais vous dire ce que l'on y trouve.

Le Burundi a fait beaucoup de progrès, mais c'est un pays, comme le disait le président de la Commission nationale indépendante des droits de l'homme, qui "monte en tombant". Donc régulièrement, il fait des progrès, mais après il retombe. Il refait des progrès, un peu plus qu'avant, donc il monte quand même, et il retombe. C'est un pays qui se fait beaucoup de souci pour son avenir parce qu'il a une conception de la démocratie qui, comme souvent en Afrique, consiste à dire: "the winner takes it all", celui qui gagne prend tout et celui qui perd, il prend en principe le maquis, parce qu'il n'a plus beaucoup d'espoir pour quoi que ce soit dans la suite des opérations durant plusieurs années. Ce fut évidemment une chose terrible et pour moi nouvelle que de voir que l'apprentissage de la démocratie ne passe pas d'emblée par une situation de paix, mais qu'il peut au contraire avoir des conséquences terribles. Le suivi d'une élection peut être dramatique.

Par ailleurs, quand on va là-bas, ce qui frappe - au-delà des textes un peu froids -, ce sont les enfants. Dans cette région - surtout au Sud-Kivu, mais au Nord-Kivu, c'est la même chose -, la population compte 50 pour cent d'enfants.

Il y a des enfants partout; c'est un peu le contraire de chez nous! La moitié de ces personnes se lèvent le matin en ne sachant pas s'ils auront quelque chose à boire ou à manger. C'est cette situation que nous rencontrons là-bas.

Que fait la Suisse? Elle est très active aussi bien au Burundi qu'au Rwanda, mais aussi au Sud-Kivu - un peu moins au Nord-Kivu où d'ailleurs les conflits ont repris; mais au Sud-Kivu, qui est une grande région, même si on ne peut pas tout faire, on a quand même fait beaucoup en matière de santé. Il y a en effet beaucoup de centres de santé et d'hôpitaux. J'ai visité l'hôpital d'Uvira. Là-bas, il y a beaucoup de mères très jeunes avec leur bébé. L'hôpital, c'est un peu du luxe là-bas, même si ce n'est pas le cas pour la Suisse. Mais, ceux qui peuvent se permettre d'aller à l'hôpital sont des privilégiés parmi les plus pauvres.

Les centres de santé sont accessibles à tous et on en trouve partout. En fait, là-bas, ce ne sont pas les communes, mais les collines qui comptent. On essaie d'avoir autant que possible un accès aux soins - c'est quand même possible d'assurer une certaine sécurité - avec ces centres de santé. C'est vraiment très important, parce que ces centres ont permis de réduire fortement la mortalité infantile dans ces régions. Je crois donc que nous devons nous concentrer sur ce projet-là, qui est vraiment important. La Suisse est à peu près le seul pays impliqué à ce niveau là-bas. Il faut donc véritablement que l'on continue à apporter notre soutien. En partant, j'ai d'ailleurs dit à la population qu'elle pouvait compter sur la Suisse, que nous ne partirions pas, parce qu'ils ont toujours l'impression qu'on les abandonne, que de toute façon, à un moment donné, ils vont de nouveau se faire massacrer.

Et je dois dire, pour avoir visité cette région, que j'ai été très frappé, en traversant un village où les gens semblaient heureux, lorsque la personne qui m'accompagnait m'a dit qu'il y a quelques mois, pratiquement tout le village avait été massacré et que ces gens venaient de s'y installer. C'est donc quand même très différent de ce que l'on connaît normalement dans la vie helvétique.

Concernant la femme et surtout les jeunes et très jeunes filles, qu'est-ce que le programme de prise en charge intégrée - médicale, psychosociale, juridique et de réintégration? Il s'agit pour la plupart de jeunes filles, parfois très jeunes, de 11 à 12 ans, qui sont mamans; en général cela s'est passé dans le cadre de la famille. Cette situation est terrifiante parce que, d'une part, elles sont tellement jeunes qu'elles ne comprennent pas ce qui leur arrive et, d'autre part, elles ne peuvent pas réintégrer leur famille. Le programme consiste donc - et ce n'est pas seulement au Sud-Kivu mais aussi au Burundi et au Rwanda - à essayer de les réintégrer, mais c'est extrêmement difficile à cause de la culture de ces pays. Vous avez vu qu'il y avait à peu près 30 pour cent de réintégration, ce qui est énorme, ce qui est un très bon score. Ces situations sont vraiment lourdes et personne ne s'occupe de ces personnes. Il faut donc [PAGE 809] absolument continuer dans ce sens et ne pas lâcher ce programme.

En ce qui concerne les autorités de poursuite judiciaire, cela devient un peu plus technique et un peu plus stratégique, je dois le dire. Je comprends vos remarques et je les partage. La Suisse essaie partout de faire valoir la lutte contre l'impunité. Si on peut avoir en effet un glaive proche du lieu, c'est mieux qu'un glaive si éloigné qu'il ne fait peur à personne. Mais l'enjeu est aussi un peu stratégique - j'aimerais juste l'évoquer et ne pas l'approfondir -, il s'agit de la position, la force de la Cour pénale internationale sur la durée et sur la planète. Actuellement, la Cour pénale internationale dépend du Statut de Rome qui a été signé par 122 pays, sauf erreur, alors que 193 pourraient le signer. Cela veut dire qu'elle a une bonne base, mais pas si solide que cela. Par ailleurs, elle est actuellement très clairement remise en cause en Afrique. Vous avez peut-être vu que récemment le Kenya a parlé de quitter la Cour pénale internationale. Si un pays africain fait un tel geste, cela aura un impact important. La Suisse, avec une série d'autres pays, a décidé d'utiliser la tribune de la semaine prochaine à New York pour affirmer très clairement le rôle et l'importance de la Cour pénale internationale. Nous voulons absolument renforcer la Cour pénale internationale.

Un tribunal ad hoc ne fragilise pas automatiquement la Cour pénale internationale. Mais il faut faire attention à ne pas avoir systématiquement l'impression qu'il ne faut plus avoir recours à la Cour pénale internationale ou que cette dernière, au fond, n'est un tribunal qui ne concerne qu'une partie de la planète. L'enjeu africain est important, l'enjeu asiatique aussi. L'Asie ne se sent pas encore véritablement concernée par la Cour pénale internationale. La Suisse a décidé de lancer une série d'initiatives pour renforcer le rôle et la position de la Cour pénale internationale.

C'est pourquoi nous disons ici que la Cour pénale internationale s'est saisie d'un certain nombre de cas; des procédures sont en cours. Même si je comprends très bien vos remarques, je pense que nous allons continuer de donner notre priorité à cette ligne-là pour les raisons que je viens d'évoquer brièvement.