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Burkhalter Didier · Bundesrat · 2017-03-08

Burkhalter Didier · Bundesrat · Neuenburg · 2017-03-08

Wortprotokoll

Tout d'abord, j'aimerais, au nom du Conseil fédéral, vous remercier pour l'élan et la passion avec lesquels vous débattez sur la politique étrangère: la passion pour l'Afrique, pour l'environnement, pour l'Europe, pour la neutralité. Au fond, il s'agit de la passion pour la Suisse. Merci beaucoup! La défense des valeurs et la défense des intérêts de notre pays ont précisément besoin de cette passion, même s'il faut parfois un peu la canaliser, mais cela c'est le travail du Conseil fédéral, évidemment.

Permettez-moi de canaliser un premier élément de ce débat. Dans ce débat, plusieurs d'entre vous ont dit que la Suisse était un petit pays. La Suisse n'est pas un petit pays. Je crois qu'on devrait, en politique étrangère, systématiquement éviter de commencer par dire que la Suisse est un petit pays. Elle ne l'est pas! Tous les pays sont importants à leur manière. Notre pays a évidemment une importance économique puisqu'il est une des 20 premières puissances économiques mondiales, même s'il n'est pas membre du G-20. Notre pays représente une puissance dans le monde en termes d'innovation, et en termes de médiation également. Ce n'est pas présomptueux d'en être conscient et de le dire.

Cela dit, dans quelle période vivons-nous? Quand je vous écoutais, je me demandais quel était votre sentiment sur la période que nous vivons, et, plus précisément, dans quelle période chacun et chacune ici inscrivait sa responsabilité en termes de politique extérieure. En fait, nous vivons une période d'insécurité. On l'appellera peut-être plutôt "période de transition", pour se rassurer, mais c'est très clairement une période d'insécurité. Le monde est un petit peu comme un grand vaisseau sur un très grand océan; il a certes mis le cap avec une certaine détermination, il faut bien le dire, sur des [PAGE 254] éléments à long terme - Agenda 2030, accord sur le climat -, mais ce vaisseau a, assez clairement, perdu la boussole à court terme et son itinéraire est inquiétant à l'heure actuelle.

Itinéraire inquiétant, ordre international libéral remis en cause. Je persiste et signe: à l'heure actuelle, nous avons une remise en cause de cet ordre international libéral, un ordre international qui n'est pas le fait du hasard, mais qui est issu du fracas de la Deuxième Guerre mondiale, sous l'impulsion essentiellement des Etats-Unis qui, actuellement, le remettent en cause. Vous savez, les générations qui ont connu véritablement ces discussions, menées pour retrouver un certain ordre, y étaient très attachées. Avec le temps, on l'a peut-être un peu oublié, ces générations ont disparu et les liens ont tendance à se distendre un peu, les décisions communes devenant moins solides qu'auparavant. C'est la réalité dans laquelle nous vivons. C'est cela, la période que nous vivons actuellement.

C'est aussi une période où le multilatéralisme - j'y reviendrai - est contesté. Il est contesté par un monde de plus en plus multipolaire, dans lequel différentes puissances veulent être chacune la garante, militairement, économiquement, de l'ordre et de la sécurité mondiaux. Cela même au moment où les principaux défis - vous les avez évoqués -, surtout celui de la migration forcée, mais aussi celui du terrorisme, impliquent précisément des réponses communes, des réponses en termes d'actions communes, comme cela a pu être fait, par exemple, l'année passée sur la problématique du climat. Mais sur d'autres questions, on en est loin.

Le monde connaît également un respect du droit international qui s'érode. Les espaces de liberté, la démocratie se contractent. Le monde est marqué par de nombreuses crises, de nombreux conflits, impliquant beaucoup d'acteurs souvent non étatiques, par conséquent, il est de plus en plus difficile de trouver des solutions. C'est ce qu'on a vécu l'année passée - puisqu'on parle surtout de 2016, même si automatiquement on va parler du présent, parce que c'est dans notre nature. L'année 2016 aura été une année durant laquelle il a été très difficile de conclure des accords pour mettre fin, ou, en tout cas, pour essayer de stopper un peu les différentes crises et les différents conflits, tout spécialement dans cet arc au sud et à l'est de la Méditerranée, de l'Europe donc, et, autrement dit, tout près de chez nous.

Dans ce contexte, la Suisse utilise une boussole pour se diriger dans ce monde un peu déboussolé et cette boussole, c'est la stratégie de politique étrangère que le Conseil fédéral a proposée au Parlement et que vous avez cautionnée. Elle avait déjà été mise au point en 2012, mais elle a été revue en 2016 pour la période 2016-2019. Je crois que cette stratégie de politique étrangère est très importante. Nous devons conserver cette boussole, ce cadre qui nous permet de traverser ces périodes difficiles.

Actuellement, nous utilisons l'ensemble de la stratégie, ce qui fait beaucoup de choses, mais, finalement, cela peut se résumer en quelques mots. Que visons-nous? Nous visons exactement trois buts.

1. Nous visons la stabilisation des relations étroites que nous voulons entretenir avec l'Union européenne par la voie bilatérale. Nous voulons la stabiliser.

2. Nous voulons approfondir et élargir les relations que nous avons avec des partenaires mondiaux. C'est l'aspect le plus récent de la stratégie de cette législature. Nous avons la volonté de développer, en dehors de l'Europe, des partenariats plus forts avec des acteurs de l'ensemble du monde.

3. Nous voulons renforcer l'action de la Suisse, même si elle est déjà forte, dans le domaine de la paix, de la sécurité, de la lutte contre la pauvreté, du développement durable et de la prospérité.

Pour mettre en oeuvre cette stratégie, nous avons le message sur la coopération internationale pour la période 2017-2020, un projet que vous avez accepté. Il faut s'en tenir à cette ligne que vous avez définie. Bien sûr, il y a des discussions sur les moyens exacts à notre disposition et le Conseil fédéral y est prêt parce qu'il faut évidemment tenir compte des moyens disponibles. Mais, dans les grandes lignes, nous devons nous en tenir à ce qui se trouve dans ce message sur la coopération internationale pour la période 2017-2020. C'est une action à moyen et long terme. Pour faire face à la situation actuelle, il est très important de ne pas faire de zigzags en termes de moyens disponibles sur la durée.

Dans ce rapport, que je vous remercie d'avoir lu et apprécié, nous avons essayé d'illustrer aussi concrètement que possible l'action coordonnée de tous les instruments à notre disposition dans le cadre du message sur la coopération internationale. Le thème prioritaire du rapport est l'action dans l'arc de crise dont je parlais tout à l'heure, au Sud et à l'Est de l'Europe.

Cela concerne les pays du Proche et du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord, du Sahel et de la Corne de l'Afrique ainsi que la région du lac Tchad. Nous mobilisons et nous coordonnons toutes ces actions. Il y en a toute une série - vous les connaissez -, cela va de l'humanitaire au développement en passant par toutes les actions liées à la promotion civile de la paix, à la défense de l'Etat de droit, de la bonne gouvernance, de la démocratie, à la promotion des droits humains, à la protection des minorités de manière générale et des personnes vulnérables. Tout cela constitue un tout, qui est coordonné de plus en plus, pour pouvoir, avec les mêmes moyens, faire plus, grâce à la mise en place d'une volonté commune d'action.

Un thème central est celui de la migration forcée. Tout d'abord, en ce qui concerne le Proche-Orient, la situation y est très difficile. Dans la région touchée par la crise syrienne, il y a 1,5 million d'enfants qui ont été arrachés de chez eux et qui se trouvent actuellement, en tant que réfugiés, quelque part dans cette région. Oui, 1,5 million d'enfants! Ils doivent aller à l'école. Il ne s'agit donc pas seulement d'humanitaire à court terme, ce n'est pas seulement une situation de détresse pour quelques jours, c'est une situation que l'on pourrait appeler de l'"humanitaire plus": il faut faire en sorte que ces personnes, ces enfants, ces familles puissent développer des perspectives dans la région. C'est l'action qui est menée en particulier en Jordanie, au Liban; ce sont les dizaines de milliers de places d'école que la Suisse a créées depuis des années et continuera de créer, si possible même de développer, parce qu'il en faut plus dans cette région.

En Afrique du Nord, nous avons concentré notre action sur le partenariat migratoire avec la Tunisie. Nous essayons de développer des actions en Libye, mais il faut être réaliste: c'est très difficile, car ce pays n'a pas, pour une grande partie de son territoire, de véritables structures étatiques. En effet, il y a plus de seigneurs de la guerre que de structures étatiques.

Dans la Corne de l'Afrique, l'accent est mis sur la poursuite des programmes au Kenya, au Soudan, et en Somalie, et sur l'intensification immédiate de la lutte contre la famine terrible qui a commencé et s'est poursuivie dans cette région - et ce n'est pas un hasard -, et qui est en grande partie due aux crises et aux conflits plus qu'à des éléments venus d'ailleurs, donc qui est en fait davantage due à des questions humaines.

Puis, nous essayons de développer le partenariat avec l'Erythrée. Nous avons donc lancé la phase expérimentale de projets de la Direction du développement et de la coopération en Erythrée. Nous avons également commencé un dialogue structuré avec le gouvernement érythréen, dans le cadre d'une démarche internationale. Nous parlerons de cela tout à l'heure lors du traitement des interventions parlementaires, mais on ne peut pas encore tirer de conclusions. Pourtant, si l'on veut faire des progrès, on peut les faire, mais il faut les faire à deux, c'est-à-dire qu'il doit véritablement y avoir un processus qui se construise pas à pas: nous faisons les premiers pas, mais nous nous attendons à ce que le gouvernement érythréen en fasse aussi.

Partout, nous travaillons à la mise en place de la conditionnalité stratégique, ce qui est un autre message que j'aimerais faire passer aujourd'hui à votre conseil de la part du Conseil fédéral. Le Parlement a clairement fixé une ligne de conduite, la conditionnalité stratégique, et nous la suivons. Avec le Mali, par exemple, nous avons défini, au niveau ministériel, un programme dans lequel les intérêts des deux pays sont véritablement mêlés, pas de manière directe et arrêtée, mais avec une bonne entente des deux côtés et un intérêt bien compris. Nous allons donc continuer, mais pour cela aussi il faudra [PAGE 255] maintenir la ligne de conduite et les moyens définis dans le message sur la coopération internationale 2017-2020.

J'évoquerai quelques éléments aussi directs que possible sur les axes stratégiques. En ce qui concerne la relation entre la Suisse et l'Union européenne - il est évident que l'on va à nouveau me taxer d'optimiste invétéré -, on n'est plus en 2014 mais en 2017 et ce serait le moment de tourner la page. Ce serait le moment que la relation entre la Suisse et l'Union européenne se stabilise à nouveau. De quoi cela dépend-il? Cela dépend d'un processus de déblocage des dossiers bloqués ou freinés à la suite de la votation de début 2014. Il s'agit de dossiers de coopération, mais aussi d'accès au marché dans les accords existants, qui doivent mûrir et se développer, que nous devons donc adapter. Ces dossiers concernent également les aspects financiers. Ce sont donc des dossiers en cours. Nous aimerions qu'ils soient non seulement en cours et que certains d'entre eux bougent un peu, mais qu'il y ait aussi une véritable volonté d'aller de l'avant. C'est possible, mais cela dépend d'un processus en Suisse et dans l'Union européenne, dont le fonctionnement est assez complexe et assez lourd; mais c'est possible.

Le dossier concernant la contribution à la cohésion s'inscrit exactement dans cette volonté. La question est actuellement traitée par le Conseil fédéral, elle l'a été ces dernières semaines sur la base d'une note de discussion et dans le cadre d'un état des lieux sur l'ensemble des dossiers en cours entre la Suisse et l'Union européenne. Le Conseil fédéral a accepté la proposition des deux départements concernés par la contribution à la cohésion sur le terrain, c'est-à-dire le Département fédéral des affaires étrangères et le Département fédéral de l'économie, de la formation et de la recherche, de poursuivre les préparatifs d'une nouvelle contribution à la cohésion, pour être prêt à la présenter au Parlement, lorsque ce sera jugé souhaité et souhaitable, et ce sur la base de la loi que vous avez votée en septembre 2016.

Sur le fond, la contribution est une mesure autonome - on ne le dira jamais assez. C'est une décision de la Suisse, qui n'est pas un petit pays, je vous le rappelle, et qui décide souverainement. Elle peut décider de ce qu'elle veut faire pour contribuer à la sécurité et à la prospérité de ce continent. Donc, la Suisse décidera. Le Conseil fédéral proposera et vous aurez l'occasion d'en débattre si nous estimons qu'il est souhaitable en effet de vous présenter un dossier à ce sujet.

Cette mesure doit toutefois s'inscrire dans un contexte et un climat qui doivent être positifs et constructifs avec l'Union européenne et les pays membres. J'ai entendu tout à l'heure qu'il s'agissait des petits pays de l'Est, or, ils ne sont pas petits. Allez dire à la Pologne que c'est un petit pays, je ne suis pas sûr qu'elle l'accepte volontiers.

Le Conseil fédéral attend en particulier de l'Union européenne qu'elle avance clairement sur les dossiers freinés ou bloqués après le vote de 2014. C'est dans ce cadre que le Conseil fédéral décidera si et quand le dossier de la contribution à la cohésion devra être transmis au Parlement.

J'ajouterai que le Conseil fédéral voit vraiment cela comme un processus. Actuellement, on réfléchit des deux côtés. Le processus est en cours. Il faut lui laisser un peu de temps, mais il est nécessaire de le voir véritablement avancer pour être sûr qu'il puisse aboutir ces prochains temps.

Concernant les relations avec le Royaume-Uni, le Conseil fédéral poursuit sa stratégie intitulée "Mind the gap", qui veut éviter un décalage entre le nouveau cadre qui régira les relations bilatérales entre la Suisse et le Royaume-Uni et le moment de la sortie complète du Royaume-Uni de l'Union européenne. Nous voulons donc être prêts pour qu'il n'y ait pas de décalage à ce moment-là.

Les choses avancent. Concrètement, les contacts sont étroits et les discussions sont approfondies avec nos collègues britanniques à tous les niveaux. Les négociations formelles dépendent du moment où le Royaume-Uni pourra véritablement négocier avec des Etats tiers; ce n'est pas encore le cas. Cela dépendra de la première partie des discussions et des négociations qui vont s'ouvrir avec l'Union européenne. Mais cela ne nous empêche pas de tout préparer dans le cadre de discussions exploratoires, de dialogues informels, pour être prêts à temps; et c'est ce que nous faisons. Le moment venu, on aura peut-être besoin d'un certain nombre de mandats de négociation; à ce moment-là, cela passera par la consultation habituelle des commissions.

Concernant les relations avec les pays voisins, les liens sont très étroits et cela se poursuit ainsi. Depuis 2012, nous avons dit que ces relations étaient prioritaires. C'est toujours le cas dans la stratégie actuelle. La collaboration avec l'Allemagne est très constructive, et particulièrement maintenant que l'Allemagne préside le G-20, depuis l'année passée, et qu'elle a invité la Suisse à participer au "Finance track". Il y a des progrès avec la France concernant le dossier sur l'aéroport de Bâle-Mulhouse: le Conseil de l'Union européenne vient de nous accorder l'exception au sujet de la TVA; c'est aussi un point positif dans le cadre de notre relation avec l'Union européenne. Du point de vue de la Suisse, tout est clair pour la signature d'un accord; nous espérons vraiment pouvoir le signer avant les élections françaises et le changement de gouvernement, mais cela dépendra de nos collègues français. L'année passée, l'Italie a ratifié l'accord de coopération policière et douanière: c'est un élément très important, en particulier pour le Tessin. Concernant la sécurité européenne de manière générale, il y a une coopération très étroite cette année avec l'Autriche, mais aussi avec l'Allemagne et l'Italie - ce dernier pays présidera l'OSCE l'année prochaine.

Le deuxième thème prioritaire visé concerne les partenariats avec les acteurs mondiaux. Durant cette législature, nous voulons vraiment intensifier et diversifier la coopération avec les pays prioritaires qui ne sont pas en Europe. Les Etats-Unis, tout d'abord, qui sont dans une période particulière; il y a un risque de rupture en termes de politique étrangère actuellement. Cette rupture a automatiquement un impact mondial, mais aussi sur les relations bilatérales. On l'a vu avec le premier décret sur l'immigration - il y en a maintenant un deuxième: il a posé des problèmes quant à la relation bilatérale, aux intérêts des doubles nationaux - des dizaines de milliers de personnes potentiellement - et aux valeurs relatives aux Conventions de Genève, tout spécialement au protocole à ce sujet, qui a été ratifié par les Etats-Unis. Ce pays n'a pas ratifié les conventions, mais le protocole. L'arrêt complet et illimité dans le temps de l'acceptation des réfugiés en provenance de la Syrie était en particulier un sérieux problème; si un tel décret était appliqué ainsi par tout le monde, cela viderait complètement de son contenu la Convention de Genève relative au statut de réfugié.

Ces points-là, il est important que la Suisse les mentionne. Elle doit affirmer ses intérêts et ses valeurs. Et c'est tout spécialement important dans ce cadre-là. Bien sûr, nous sommes acquis systématiquement à une certaine retenue, à une certaine discrétion, à une certaine volonté de compromis. Mais, attention, sur certains points, il y a quelques éléments qui ne peuvent pas faire si tôt l'objet d'un compromis. En l'occurrence, surtout pas si les intérêts et les valeurs de la Suisse sont concernés. C'est valable pour d'autres puissances également, j'y reviendrai tout à l'heure.

Les relations avec les Etats-Unis sont très importantes du point de vue économique. Elles le resteront, et il faut faire en sorte que les conditions-cadres ne soient pas affaiblies, notamment en termes de protectionnisme. C'est un élément essentiel pour ces prochains temps. Et puis, nous voulons également maintenir notre très forte collaboration en termes d'innovation, nous voulons également agir dans le domaine de la paix et de la sécurité, parce que, sur ce sujet, même de la part des Etats-Unis, la Suisse est véritablement considérée comme un partenaire important. Nous avons, dans les domaines de la paix et de la sécurité, de la médiation, des bons offices, de la Genève internationale, de la prévention de l'extrémisme violent, de l'activité humanitaire et des mandats de protection des intérêts - tout spécialement en Iran -, beaucoup de liens, de discussions, de dialogues, ou de collaborations avec les Etats-Unis. Dans le cadre de l'avant-dernière médiation que nous avons acceptée la semaine dernière encore, nous présiderons un groupe de contact pour la médiation au Mozambique et la coprésidence sera précisément assurée par les Etats-Unis. [PAGE 256]

Avec la Russie - nous en parlerons aussi tout à l'heure dans le cadre des interventions parlementaires -, nous menons et nous maintenons un dialogue régulier, un dialogue approfondi. Nos relations ont été marquées par la crise en Ukraine. Là aussi, il a fallu défendre clairement les positions, les valeurs de la Suisse, puisqu'il y avait, selon la Suisse, une violation du droit international avec l'annexion de la Crimée. Cela a été dit clairement, les yeux dans les yeux, à nos collègues russes. Et que s'est-il passé? Eh bien, la relation est restée très forte, et il a même été possible, au cours de cette même année où nous présidions l'OSCE, de décider avec la Russie d'un certain nombre d'actions communes. Et ce ne serait pas possible si cette relation n'était pas solide, ferme, franche et habituée à traverser ce genre de difficultés et de divergences, qui doivent être dites tout simplement.

Nous avons veillé à développer un dialogue direct avec la Turquie, un dialogue régulier avec les autorités turques, là encore dans le but de présenter clairement nos positions. Mais nous cherchons aussi - et je le dis ici très clairement -, en tant que Suisses, à rester positionnés autant que possible, je ne sais pas si cela sera possible, dans une relation de confiance avec la Turquie pour proposer nos bons offices le jour où on en aura besoin. Nous pensons en particulier que la question kurde, qui est encore et toujours vue comme un problème interne par la Turquie, pourrait bien un jour devenir un autre problème. A ce moment-là, on aura besoin de relations de confiance, et ces relations de confiance se construisent grâce à des années et des années de contacts réguliers. Sinon, cela ne marche tout simplement pas.

Avec la Chine, les relations connaissent une évolution très dynamique. Il y a plus de vingt dialogues sectoriels avec la Chine. Deux nouveaux dialogues ont été ouverts en 2016, dont un sur la coopération dans le domaine de l'ONU. Si on me l'avait dit il y a quelques années encore, je n'y aurais pas cru. Mais il y a maintenant une volonté de travail multilatéral concret de la part de la Chine avec une volonté de collaboration, y compris avec la Suisse, qui est tout simplement impressionnante, ce qui ne veut pas dire qu'on est d'accord sur tout. Le domaine "Paix et sécurité" est également de plus en plus important, mais, sur ce point, il serait très difficile pour la Suisse d'agir directement. Vous avez vu que non seulement la question de la mer de Chine du Sud, mais également la question de la Corée du Nord et de la Corée du Sud reviennent sur le devant de la scène de manière particulièrement inquiétante.

Notre stratégie prévoit de développer nos relations avec d'autres pays prioritaires, d'autres acteurs prioritaires du G-20. Nous avons commencé avec le Canada et l'Argentine. Nous poursuivons également, et nous développons, nos relations avec des pays importants qui ne sont pas membres du G-20 - je le répète, tous les pays sont importants -, tels que Singapour, le Nigeria ou l'Iran, ce dernier étant un pays avec lequel nous avons adopté une feuille de route sur l'ensemble des dossiers bilatéraux.

En ce qui concerne les organisations régionales, qui sont aussi un point important de notre stratégie, nous mettons l'accent sur l'Association des Nations d'Asie du Sud-Est (ASEAN), où la Suisse vient d'être acceptée comme partenaire en matière de dialogues sectoriels, et sur l'Union africaine, avec laquelle nous avons signé une déclaration d'intention dans le domaine "Paix et sécurité".

Dans le domaine "Paix et sécurité", qui est le troisième point des objectifs principaux de notre stratégie de politique étrangère, je ne reviens pas en détail sur la crise syrienne, qui a marqué toute l'année 2016, parce que nous aurons l'occasion d'en reparler dans le cadre des débats qui suivront sur les interventions parlementaires concernant mon département. Nous poursuivons et nous intensifions nos actions, surtout au Liban et en Jordanie, particulièrement par le biais de la Genève internationale. Nous attirons également votre attention sur la demande croissante en matière de bons offices, en particulier des médiations, à différents stades d'intervention. Nous cherchons à augmenter nos capacités en la matière. Nous soutenons le nouveau master en médiation de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, qui commencera en septembre prochain; il attirera des étudiants du monde entier et il contribuera à faire rayonner la Suisse. C'est là que se préparera la nouvelle génération de médiateurs pour ce monde qui en a bien besoin.

Je pense que c'est là que la neutralité et l'impartialité de notre pays se manifestent avec le plus de force. La neutralité de notre pays est un atout et une chance. C'est un atout, tout d'abord, parce que cela nous permet de mener et de développer notre politique extérieure, mais ce n'est pas un objectif en soi. Sur ce point, je crois que, dans le débat politique, nous devrions toutes et tous faire attention à ne pas imaginer la neutralité en soi comme un objectif. La neutralité n'est pas un objectif, c'est un moyen pour atteindre les objectifs fixés par la Constitution, qui sont la sécurité, l'indépendance et la prospérité.

La neutralité de notre pays est aussi une chance. C'est une carte que l'on peut jouer pleinement dans le cadre des bons offices, par des médiations. Nous sommes actuellement actifs dans une vingtaine d'endroits. C'est donc aussi une chance pour l'engagement de la Suisse à l'étranger, non seulement dans ces contextes, mais aussi dans le cadre multilatéral. Que ce soit au sein de l'ONU ou de l'OSCE, nous pouvons jouer le rôle de constructeur de ponts, c'est très souhaité actuellement. Sur ce plan aussi, je le répète, la Suisse n'a rien d'un petit pays.

Je voudrais mentionner un autre élément essentiel: la gouvernance de la mondialisation. Dans ce dossier, nous devons nager à contre-courant. La Suisse doit contribuer au renforcement des organisations internationales. Il ne sert rien de hurler avec les loups dans le but d'affaiblir encore un peu plus les organisations précitées ou pour faire remarquer qu'elles n'arrivent pas à obtenir des résultats. Cela, c'est parce que la communauté internationale en est incapable. Les organisations internationales sont ce qu'on en fait. Nous devons nous engager nous-mêmes plus fort, en tant qu'Etat. Nos priorités sont l'OSCE et l'ONU.

A l'OSCE, nous demandons depuis des années la mise en place d'un dialogue structuré pour la sécurité européenne en tant que projet commun. C'est, à notre avis, essentiel et cela permettra de retrouver un équilibre dans la relation entre le monde occidental et la Russie. Nous voulons prendre des responsabilités au sein de l'OSCE. Nous avons proposé une candidature pour le Secrétariat général de l'OSCE. La concurrence est forte. Nous avons proposé la candidature de l'ambassadeur Thomas Greminger pour occuper ce poste important.

Nous voulons renforcer l'ONU dans la prévention des conflits avant tout. C'est là que cette organisation doit être plus efficace. Nous avons lancé toute une série d'éléments qui touchent aux droits humains, à la prévention de l'extrémisme violent et au domaine de l'eau et de la paix ; je n'y reviens pas dans les détails, cela s'inscrit dans le cadre fixé par le Parlement par le biais du message sur la coopération internationale 2017-2020.

J'ajouterai un mot sur un domaine qui, à mon avis, est absolument fondamental. Il l'est toujours, il a toujours été indispensable, mais il est encore plus important aujourd'hui: c'est tout le domaine de l'humanitaire. Nous sommes actuellement dans une période au cours de laquelle il faut commencer par exprimer notre respect pour le travail des personnes oeuvrant dans l'humanitaire. Ce travail est devenu de plus en plus difficile. Et il convient également de continuer à marquer notre respect et notre engagement à l'égard des victimes. Et en cette journée internationale de la femme, permettez-moi de penser en particulier aux femmes qui sont, dans ce monde, victimes de violations de toutes sortes, aux jeunes mères en particulier. Je crois que, là aussi, la Suisse a un rôle à jouer, qui est de plus en plus important.

Je souligne le rôle spécial de la Suisse, impartiale à nouveau, qui a pu, dans des domaines importants, comme la ligne de contact dans l'Est ukrainien, aider des deux côtés, sans qu'il y ait de problèmes avec les uns ou avec les autres, parce qu'elle aidait les uns et les autres. Cela, c'est unique. J'aimerais également vous rappeler cette image des ambulances données par la Suisse au Croissant-Rouge syrien pour aider à l'évacuation d'Alep. [PAGE 257]

Enfin, j'aimerais vous dire l'importance de poursuivre notre initiative internationale pour un meilleur respect du droit international humanitaire, en un temps où même les hôpitaux, où même les employés du CICR sont devenus des cibles. Cette année, nous avons dû recourir très tôt aux réserves que nous avons pour l'humanitaire. On a, ma foi, maintenant déjà, au mois de mars, dépensé plus de la moitié des réserves que nous avons pour l'humanitaire en cas de coups durs - non prévus évidemment -, essentiellement pour la région de la Corne de l'Afrique, et un peu aussi pour la région touchée par la crise syrienne. Nous verrons si nous aurons besoin de moyens supplémentaires, mais nous allons essayer au maximum de faire avec ceux que le Parlement nous a octroyés pour 2017.

Je vous remercie à nouveau de l'accueil que vous avez fait à ce rapport, et je vous remercie également de continuer à faire preuve de passion et de nous permettre de temps à autre de la canaliser.