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Roduit Benjamin · Nationalrat · 2022-03-02

Roduit Benjamin · Nationalrat · Wallis · Die Mitte-Fraktion. Die Mitte. EVP. · 2022-03-02

Wortprotokoll

Cela fait plus de quarante ans que je pratique l'alpinisme. Ayant gravi tous les 4000 et parcouru quasiment tous les glaciers de Suisse, je suis un témoin vivant, comme beaucoup d'entre vous, de ce changement climatique qu'on aimerait tous freiner. Dans ce sens, [PAGE 121] l'initiative et le contre-projet direct sur lesquels nous débattons aujourd'hui vont dans la bonne direction et peuvent nous aider à agir, modestement.

Pourquoi modestement? Parce que je veux rester lucide. Non, je ne reverrai pas les glaciers de mon enfance; non, je ne serai plus en sûreté dans mes montagnes qui ne cessent de bouger. A qui la faute? A personne! Nous avons vécu et nous vivrons encore en lien, mais aussi en confrontation avec la nature. Voilà peut-être déjà une bonne raison pour se fixer des objectifs raisonnables à court, à moyen et à long terme. Encore faut-il que ces derniers soient réalistes et qu'ils offrent des alternatives permettant d'assurer l'essentiel, à savoir répondre aux besoins de toute la population.

C'est sur ces deux points, réalisme et besoin, que divergent l'initiative, le contre-projet du Conseil fédéral et les priorités que nous fixerons dans un contre-projet indirect. En fixant une interdiction fondamentale des énergies fossiles en 2050, l'initiative poursuit une intention louable, à laquelle je peux souscrire en tant que président de Swiss Small Hydro, "petite hydraulique", qui produit de l'énergie renouvelable, propre et indigène. Cependant êtes-vous prêts, en parallèle, à renoncer au nucléaire, au gaz de Poutine, et, surtout, à en payer le prix fort? De 1990 à 2020, nous avons consommé en Suisse l'équivalent de 180 milliards de francs en termes d'énergie, soit 6 milliards de francs par an.

C'est la même durée qui nous sépare de 2050. Alors faites le calcul de ce que coûtera la transition énergétique, où chaque kilowattheure produit sera nécessaire pour atteindre l'objectif de zéro émission nette.

C'est pour cette raison déjà que je préfère le contre-projet direct qui utilise la formule plus réaliste "autant que possible". L'objectif sera atteint non pas parce qu'on l'a inscrit en toutes lettres dans un article de la Constitution, mais parce que toutes et tous, acteurs de l'économie, politiques, associations environnementales et chaque citoyenne et citoyen de ce pays seront convaincus de la nécessité de modifier leur quotidien, de lever les obstacles et de se fixer des priorités.

La deuxième différence n'est pas des moindres puisque, contrairement à ce que préconisent les initiants, le Conseil fédéral a bien repéré les risques techniques, sociaux, économiques et sécuritaires pour une frange de la population, en particulier celle vivant dans les régions de montagne et périphériques. C'est la plus touchée par les changements climatiques. Il serait paradoxal que pour sauver les glaciers l'on doive déplacer les populations de montagne. De même, la possibilité de compensation des émissions de gaz à effet de serre à l'étranger et surtout la prise en compte de la recherche, de l'innovation et de la technologie correspondent mieux à la réalité de notre pays, à ses moyens et surtout à son potentiel.

Si ma préférence va au contre-projet par rapport à l'initiative, il ne faut pas oublier ses lacunes. D'où la nécessité de se donner une année de plus pour élaborer un bon contre-projet indirect. Sa mise en oeuvre serait plus rapide qu'une modification de la Constitution et il permettrait des améliorations à l'instar des propositions de nos collègues Romano, Nordmann et Pult. Chacune a du sens. L'une tient compte de l'évolution différenciée des différents secteurs économiques et de la population en renonçant au carcan d'une trajectoire de réduction linéaire. La seconde propose un programme de remplacement des chauffages réellement incitatif. Enfin, la troisième a le mérite de montrer que la neutralité climatique n'est pas la préoccupation des seules populations urbaines en moyenne plus aisées, mais aussi de celles des régions périphériques qui doivent être soutenues dans leurs efforts.

Je doute cependant qu'il faille inscrire ces dispositions dans la Constitution, d'où une fois encore l'importance d'un contre-projet indirect. Il s'agira pour les deux commissions compétentes d'approfondir ces propositions et d'impliquer les cantons et les communes qui, par leurs compétences et leur proximité, ne l'oublions pas, seront décisifs pour le respect du timing et la réalisation des objectifs.

En conclusion, je vous prie aujourd'hui de recommander le rejet de l'initiative au profit du contre-projet du Conseil fédéral qu'il s'agira encore d'améliorer sous la forme d'un contre-projet indirect. Et laissons de côté l'aspect émotionnel en lien avec les larmes que je verse sur mes glaciers disparus, mais aussi la précipitation qui doit être mise en perspective avec les crises qui se sont succédé depuis le dépôt de l'initiative, celle du Covid-19 et celle provoquée par la guerre en Ukraine.