Cuche Fernand · Nationalrat · 2000-09-26
Cuche Fernand · Nationalrat · Neuenburg · Grüne Fraktion · 2000-09-26
Wortprotokoll
Nous sommes, en tant qu'Etat confédéral, dans une période de profondes mutations. Quasi toutes les activités dévolues à l'Etat ont connu ou connaissent une réforme.
Les réformes engagées jusqu'à maintenant concernant les tâches de l'Etat s'inscrivent dans une ligne bien connue: c'est s'en remettre au marché, s'en remettre à l'initiative privée, à l'esprit d'entreprise. Prendre le train aujourd'hui, décrocher son téléphone, déposer du courrier, brancher ses appareils électriques, acheter du pain, c'est aujourd'hui, demain peut-être, agir avec un partenaire privé. La mutation de ces quelques grands services de la Confédération, ou régies, modifie des points d'ancrage dans ce paysage qui participent à notre identité nationale. L'armée allait-elle échapper à une sérieuse remise en question quant à sa mission? Compte tenu de l'évolution du contexte géostratégique, l'armée allait-elle être privatisée? D'emblée, cette alternative a été bien sûr repoussée.
La fin de la guerre froide allait permettre à notre état-major et à nos stratèges de sortir plus fréquemment des labyrinthes du Réduit national pour prendre l'air du temps. Le service de renseignement stratégique tempère progressivement la menace d'un conflit à nos frontières. Les observations à la jumelle nous font découvrir petit à petit que nous sommes suréquipés et que vouloir tout maintenir n'est pas crédible, voire ridicule. On abandonne ainsi, dans une première phase, le Réduit national, en tout cas en partie. On vend des forts à des particuliers. On engage une réforme par le biais d'"Armée 95" qui est une première cure d'amaigrissement. Timidement, le gouvernement s'intéresse à la stratégie de prévention des conflits, mais la défense du territoire et de l'espace aérien demeure prioritaire et engloutit l'essentiel du budget militaire. On construit même à prix d'or un bunker pour abriter le gouvernement en cas de conflit. Enfin, il n'est toujours pas question d'autoriser un libre choix ou de financer de façon substantielle des brigades d'intervention civiles. Les tirs obligatoires restent indispensables pour l'entraînement et le contrôle de l'arme. Ils contribuent, d'autre part, à maintenir l'esprit de milice, la camaraderie et l'animation dans nos villages.
La Suisse reste pourtant vigilante, mais les rapports successifs sur l'évaluation des risques de conflit désespèrent quelque peu le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports. Rien à signaler, mon commandant! Une nouvelle réforme devient nécessaire. Tout en conservant sa mission historique de défense du territoire, l'armée oriente sa réflexion vers la diversification. Nous en avons déjà beaucoup parlé dans ce plénum.
Cette nouvelle réflexion s'inscrit dans le concept "Armée XXI". Ce projet sera débattu aux Chambres fédérales. L'armée n'échappe donc pas à cette remise en question.
Mais avant que les députés, et j'en arrive à ma conclusion, se soient saisis du rapport pour l'analyser en détail et formuler des propositions, ils sont appelés à se prononcer sur un programme d'armement 2000 qui prévoit l'achat de 186 chars, de 12 systèmes légers de déminage et de 120 véhicules pour commandants de tir. Mis à part les systèmes de déminage qui pourraient constituer, en les améliorant considérablement, un outil de travail pour le déminage humanitaire, le reste de l'équipement demandé s'inscrit dans la plus pure tradition de la défense du territoire. Derrière chaque bosquet, il faudrait pouvoir camoufler un char!
En visite officielle aux Etats-Unis, le président de la Confédération, en charge du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports, enfonce le clou en négociant l'achat d'une douzaine de F/A-18 d'occasion.
Il y aurait un trou dans le système de défense de l'espace aérien de notre territoire. Monsieur le Président de la Confédération, les trous dans la couche d'ozone m'inquiètent davantage!
J'ai le sentiment que l'Etat-major général prend peur. Confier une nouvelle réforme de l'armée aux parlementaires et au peuple sans tracer une ligne de force, sans donner une direction, c'est perdre la conduite des opérations. Il serait pour le moins frustrant que l'audace militaire en matière d'ouverture et de remise en question du concept de défense et de protection de la population se termine en colonne de tirailleurs fermée, parce qu'une nouvelle fois nous serions gagnés par la peur.
Je vous invite donc à ne pas entrer en matière sur le programme d'armement 2000, à nous donner la possibilité de terminer la réflexion - et le contexte géostratégique nous en donne les moyens - à nous donner le temps de continuer la réflexion, et à la fin du parcours, à la fin du processus, nous examinerons en conscience et de façon très démocratique quelle sera la nécessité des équipements pour "Armée XXI".