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Recordon Luc · Nationalrat · 2007-06-21

Recordon Luc · Nationalrat · Waadt · Grüne Fraktion · 2007-06-21

Wortprotokoll

La langue est-elle vraiment seulement un pur outil utilitaire, un outil de communication, une sorte de logiciel dont notre bouche serait le processeur? Si j'en crois certains propos ici entendus, ça ne va pas beaucoup plus loin. Je voudrais vous convaincre tout de même que la langue est tout autre chose.

Pour s'élever d'emblée, disons que c'est un objet fort de culture et, par là même, un déterminant de civilisation. La langue a un profond caractère identitaire. A l'heure où nous [PAGE 1075] parlons tant d'intégrer une population étrangère de culture et de langue assez lointaines, je m'étonne qu'on ait si peu à l'esprit, dans nos travées, le caractère essentiel de l'enseignement de la langue, elle qui va jusqu'à devenir parfois un élément ou de lien ou de mur entre les personnes et surtout entre les groupes humains.

C'est ainsi qu'il en va des objets identitaires. Ils peuvent relier et ils peuvent unir, mais ils peuvent aussi dramatiquement séparer. Si nous avons ce souci à l'égard des communautés étrangères, des allophones de notre pays, nous devons l'avoir aussi entre nos propres communautés, car la Suisse n'est pas une création naturelle, c'est une création de la volonté répétée de vivre ensemble depuis des siècles. Il y a là des enjeux multiples et majeurs.

Je tiens à souligner en outre, mais je le fais venir après, quoique ce soit important, l'enjeu économique, la valeur économique de la langue pour l'individu bien formé mais aussi pour l'économie dans son ensemble. Et, lorsque l'on s'est placé sur ce terrain-là, on a constaté avec étonnement qu'il était plus valorisant sur le plan économique d'apprendre une langue nationale que d'apprendre ce pidgin que l'on nomme parfois l'anglais. Car nous ne parlons pas, bien entendu, l'anglais de Tennyson, de Byron ou de Shakespeare; nous parlons en général aussi un anglais assez rocailleux, médiocre et utilitaire - il ne faut pas se faire d'illusions à cet égard.

En revanche, l'idée d'introduire l'anglais pose la question de la méthode. Il est certain que le coeur de ce projet est, plus ou moins de manière voilée, de savoir quelle langue sera privilégiée au début de la formation. Cela renvoie notamment à l'article 15 du projet. Nous devons avoir, à cet égard, et nous le verrons plus en détail à l'article concerné, le souci de privilégier les langues du lien confédéral et de nos cultures respectives, mais aussi nous devons prendre en considération d'emblée les langues dont l'abord est le plus complexe. Il est en effet important de tenir compte des travaux des linguistes, qui ont beaucoup apporté dans ce domaine-là et qui ont malheureusement été peu entendus et peu suivis.

Il n'y a pas besoin d'aller pourtant bien loin pour voir ce qui se fait au Val d'Aoste ou dans ce petit pays proche de nous qu'est le Luxembourg, qui ont des enseignements bilingues dès le tout début de la formation. Et pourquoi? Pour une excellente raison: c'est que le cerveau humain est ainsi conformé que jusque vers l'âge de onze ans environ, il est capable d'apprendre un peu comme une éponge les éléments, notamment phoniques, d'une langue, et également sans préjugés affectifs.

Il faut donc absolument être capable de privilégier ce trésor à la fois culturel et économique que représente la capacité linguistique des enfants jusqu'à l'âge de dix ou onze ans. Et il faut le faire pour les langues qui sont difficiles d'abord - comme l'a dit Monsieur Levrat, ce sont, dans notre cas, par priorité l'allemand et le français - et ensuite passer à celles dont l'abord est extrêmement facile pour toutes sortes de raisons qui sont connues, par exemple l'absence des genres grammaticaux dans le vocabulaire, notamment. Il en va ainsi de l'anglais: l'anglais n'a pas besoin d'être appris tôt pour le niveau de pidgin auquel nous aspirons.

Je m'étonne, face à l'ensemble de ces besoins, que la nécessité d'une action forte, d'un signal donné, d'une coordination - quand on voit encore une récente décision argovienne d'il y a peu de jours - ne rencontre pas un écho plus favorable dans ce conseil. Je m'étonne en particulier que le Conseil fédéral soit demeuré sourd et aveugle à la nécessité d'entrer en matière sur ce projet.