Recordon Luc · Ständerat · Waadt · Grüne Fraktion · 2009-03-03
Wortprotokoll
Depuis mon enfance, je me suis toujours fait une certaine idée de notre armée. Je me souviens des récits qu'on m'a faits de la mise sur pied de la mobilisation générale de septembre 1939. On y évoquait la grande émotion - et aussi la grande fierté - de ceux qui, dans chaque village, accompagnaient jusqu'au train nos soldats porteurs de leur arme, en général en un cortège, forts d'une incertitude quant au fait de savoir s'ils allaient ou non les revoir un jour.
Ces soldats-citoyens étaient véritablement les défenseurs du pays. Ils étaient en effet les porteurs symboliques tout à la fois de leur arme et, d'une certaine manière, des derniers espoirs de ceux qui les accompagnaient en direction de ce qui aurait pu être - et qui n'a heureusement pas été - le combat.
Cette image éminemment respectable, celle de la "Kriegsmobilmachung" de 1939, ne correspond plus à la situation d'aujourd'hui. Au fil des années, j'ai eu du plaisir à participer à des commémorations tout à fait respectables elles aussi. Je suis même devenu membre, à titre symbolique, d'une société d'abbaye - bien que je ne sois qu'un piètre tireur, j'en conviens. Je pense qu'il y a en effet encore dans ces rappels une certaine valeur correspondant à ce qu'est le citoyen-soldat chez nous.
Il faut cependant bien considérer que, de plus en plus dans notre pays, les sociétés d'abbaye, l'arme à la maison, toute la symbolique des tirs d'exercice ou à titre sportif, quasiment de loisir, tendent de plus en plus vers un certain folklore. On peut le regretter, mais c'est l'évolution de la société. Cela correspond d'ailleurs à notre vision de ce qu'est la défense nationale dans laquelle le rôle encore archidominant de l'infanterie durant la guerre de 1939-1945 n'est aujourd'hui plus si important. Il constitue encore quelque chose [PAGE 29] d'important mais nous savons bien que, même pour l'armée, ce n'est plus fondamentalement l'essentiel. Les tâches sont devenues diversifiées, la manière de les accomplir aussi.
Donc l'arme du fantassin est de plus en plus un symbole et de moins en moins un instrument, même si elle garde encore un certain sens militaire. Equiper nos soldats pour qu'ils soient prêts à répondre immédiatement, en un jour ou deux, à un ordre de mobilisation sans avoir besoin de passer à l'arsenal, c'était sûrement un impératif important il y a une soixantaine d'années. Cela ne l'est plus aujourd'hui. Il n'y a plus de raison véritablement rationnelle de privilégier à ce point la disposition immédiate de l'arme.
Même lors des tirs d'exercice, devoir se rendre préalablement à l'arsenal pour toucher son arme, même pour les réunions d'une société d'abbaye, si l'on veut l'autoriser pour cette occasion - pourquoi pas? -, ce n'est pas quelque chose d'extrêmement compliqué. Bien sûr, cela représente quelques coûts, et nous avons entendu tous les soucis que Monsieur le conseiller fédéral Maurer a avec l'organisation très bureaucratique que cela impliquera vis-à-vis des cantons.
Mais enfin, que met-on en balance? Quelques soucis bureaucratiques, quelques réminiscences de moins en moins sérieuses sur le plan pratique, de plus en plus symboliques, pour ne pas dire folkloriques, et des vies qui sont perdues. Je n'entrerai pas dans la sinistre comptabilité dont un collègue a voulu nous faire part en nous disant qu'elle était impossible à établir. Il y a des morts; il y a des suicides, des meurtres dans les familles, des choses graves, et l'on oppose cela à des soucis bureaucratiques, des soucis symboliques, des soucis folkloriques. Mais on se moque de notre population! Enfin, nous sommes supposés être la chambre de la sagesse: comment peut-on véritablement mettre en balance ces choses et faire pencher le plateau du côté de l'inertie?
Madame Fetz a bien voulu retirer sa motion, et nous voilà donc au coeur du problème avec cette pétition. Je ne vais pas donner dans le pathos, mais elle n'est pas partie de rien, elle est partie d'un cas concret. Ces cas se répètent et nous le savons tous. Et si nous poireautons encore jusqu'au moment où nous traiterons l'initiative populaire, d'abord nous aurons montré que le Parlement est incapable de réagir sans l'aiguillon de la démocratie directe - et ce n'est pas très flatteur pour nous, mais enfin, tant pis! -, mais surtout, nous aurons laissé s'écouler du temps durant lequel il y aura eu des morts, des morts de plus.
Par contre, si nous renvoyons ce texte à la commission, bien sûr elle peut jouer la montre, comme l'a dit Monsieur Altherr, et ça peut prendre autant de temps si on veut le laisser aller au Conseil national que si l'on attend que l'initiative populaire soit examinée par notre conseil. Mais nous pouvons aussi être tout à coup actifs et conscients de nos devoirs et préparer un projet qui n'est pas d'une complication extrême, plutôt que d'en rester aux solutions misérablement insuffisantes que le Conseil fédéral nous propose.
Alors, il y a évidemment bien un problème: c'est la lettre b de cette pétition qui traite d'autre chose. Mais là encore, la commission peut fort bien mettre en oeuvre la lettre a de la pétition et décider de ne pas mettre en oeuvre ou de traiter dans une autre procédure le contenu de la lettre b qui, elle, comme je l'ai dit, parle de tout autre chose puisqu'il s'agit d'une restriction générale à l'acquisition des armes - sans doute à titre privé.
Je vous invite donc, maintenant que nous avons fait un débat particulièrement hypocrite, à prendre une décision ferme et à suivre l'excellent conseil de Monsieur Kuprecht qui disait qu'il fallait aller vite. Et si on veut aller vite, il faut renvoyer cette pétition à la commission avec mandat à cette dernière, dont je m'honore de faire partie, de travailler vite aussi!