Couchepin Pascal · Bundesrat · Wallis · 2009-06-04
Wortprotokoll
Monsieur Bürgi vient de le dire, de nombreuses années se sont écoulées sans qu'on inscrive dans la Constitution fédérale un article relatif à la politique culturelle. Et finalement on l'a fait, presque subrepticement, presque par miracle, lors de la dernière révision de la Constitution fédérale, en introduisant l'article 69.
Cet article montre bien la vision que l'on a de la culture: c'est d'attribuer à la Confédération un rôle subsidiaire par rapport aux cantons et aux communes. Je ne crois pas que ce soit parce que l'on craint une culture d'Etat. Finalement les cantons - 800 millions de francs de contributions -, les communes - 800 millions de francs également - sont des organes étatiques. L'Etat n'est pas seulement Berne, l'Etat confédéral; les cantons sont des organes étatiques, les communes aussi. Finalement les privés, si je me réfère aux chiffres donnés par Monsieur Bürgi, dépensent quelques centaines de millions de francs alors que les cantons et les communes dépensent 1,6 milliard de francs. Pourquoi n'a-t-on pas peur d'une culture étatique puisqu'on la pratique par l'intermédiaire des cantons et des communes? Par contre, la grande différence avec d'autres pays, c'est que l'on ne veut pas que l'Etat central, que la Confédération s'occupe trop de culture.
Ce n'est pas parce que l'on pense que l'Etat est moins apte à promouvoir la culture que le privé: la France, par exemple, investit beaucoup dans la culture à partir de Paris, et la France n'est pas moins cultivée que la Suisse. L'Italie - je ne connais pas le détail - est un pays extrêmement cultivé dans lequel c'est souvent l'Etat central qui investit. Ce que l'on a voulu en Suisse, c'est qu'il n'y ait pas la définition d'une culture suisse, parce qu'il n'y a pas de culture suisse. La culture est intimement liée à la personnalité linguistique, à la personnalité historique. La diversité de la Suisse est telle - Monsieur Pfisterer le rappelait: "Einheit und Vielfalt" - que toutes les communautés ont une certaine angoisse quand on veut définir la politique culturelle à partir de Berne, et je crois qu'elles ont raison.
S'il y a une chose de profitable dans une longue carrière politique, c'est la possibilité de découvrir la variété immense des expressions culturelles dans ce pays. Avant de faire de la politique, j'ignorais qu'à Sursee, pour prendre un exemple, [PAGE 490] il y avait une espèce de petit opéra où chaque année les gens montent un opéra bouffe ou un opéra-comique, ce qui est remarquable. Willisau-Stadt et -Land qui, après avoir été séparés sur un critère que l'on ne peut pas évoquer en matière culturelle, sont maintenant réunis et organisent des concerts de jazz. Je suis allé une fois - je m'en excuse auprès de ces amis qui m'avaient très bien reçu - dans le canton de Saint-Gall pour assister à un opéra qui était absolument remarquable, où l'ambiance était extraordinaire. Je me souviens avoir célébré - Monsieur Bürgi, dites-moi lequel - un anniversaire, sur une place où il faisait d'ailleurs très froid: le spectacle consacré aux héros de l'indépendance thurgovienne, tout en bleu, était superbe, et cela m'est resté.
J'ai été émerveillé de découvrir la diversité culturelle de la Suisse, de la Suisse allemande, de la Suisse italienne, de la Suisse française, et l'expression romanche de la culture.
Ce qu'on ne veut pas dans ce pays, c'est une culture fédérale. Alors, vous allez me dire: "Pro Helvetia, c'est quoi?" Plusieurs d'entre vous ont évoqué Pro Helvetia en disant qu'on a créé cette fondation pour assurer la liberté de la culture en donnant à un organisme indépendant la possibilité de faire de la culture et, par là même, d'avoir toute la liberté. Mais mes chers amis, c'est faux! Pro Helvetia n'a pas été créée pour promouvoir la culture au sens large, telle qu'on la conçoit aujourd'hui; Pro Helvetia a été créée comme un instrument de propagande pour la culture officielle, menacée par l'idéologie nazie - c'est peut-être la raison pour laquelle elle a été placée à Zurich plutôt qu'à Berne.
En effet, on voulait créer la forteresse au centre de la région qui pouvait être la plus menacée par la propagande culturelle puissante de notre grand voisin du nord. Et on l'a placée à Zurich. Autrement, on l'aurait placée à Berne. On l'a placée à Zurich, là où, pensait-on, il y avait peut-être le plus à faire pour montrer les dents, pour montrer que la Suisse n'allait pas se soumettre à une culture officielle d'un autre pays.
Pro Helvetia n'a pas été créée pour promouvoir la liberté culturelle, mais comme un instrument de défense nationale. Il suffit de voir ce que Pro Helvetia a produit pendant des dizaines d'années jusque dans les années 1960/70: c'était vigoureusement patriotique au sens le plus étroit du terme.
Alors pourquoi en a-t-on fait quelque chose d'indépendant? C'est précisément parce qu'on voulait en faire un instrument de propagande qui puisse être utilisé avec une certaine vigueur, et non pas avec toutes les nuances qu'impose la politique d'un pays aussi complexe que le nôtre.
Monsieur Luginbühl, vous m'avez fait peur un instant, quand vous avez dit qu'il était temps d'avoir une vision rationnelle et de commencer à réorganiser le système de sorte qu'on soit plus efficace. Si Monsieur Luginbühl était Dieu et qu'il devait créer la Suisse, il ne la ferait pas aussi compliquée que cela. Notre système n'est en effet pas rationnel: des gens parlent allemand, j'ai parfois de la difficulté à comprendre votre langue, vous avez parfois de la difficulté à comprendre la mienne, on hésite à parler italien parce qu'on n'est pas sûr d'être entendu et, si quelqu'un parle romanche, là c'est encore plus difficile.
Si l'on devait refaire la Suisse de manière rationnelle, on ferait un pays unique avec une langue solide: le pays serait rationnel. Mais heureusement que le pays n'est pas rationnel! La Suisse est un pays fantastique, merveilleux, où l'on est obligé dès le départ d'avoir une ouverture culturelle sur d'autres pensées, d'autres cultures, d'autres langues - la diversité dont parlait Monsieur Pfisterer.
Et en même temps, on a réussi à constituer péniblement, au cours des années, une certaine unité. Ce qui fait qu'à la fin, lorsqu'un Suisse se retrouve à l'étranger, il sent la différence entre son identité et celle d'un Français, pour les Suisses d'expression française, d'un Allemand, pour les Suisses d'expression allemande, et d'un Italien, pour les Suisses d'expression italienne. Cette identité n'est pas fondée sur l'agressivité à l'égard du pays voisin, mais sur le fait qu'au cours des ans - "Einheit"! -, on a réussi à créer non pas une culture suisse, mais une certaine manière d'aborder les problèmes, une certaine manière de comprendre les choses, et aussi une certaine manière de vivre ensemble - ça, c'est la culture au sens large du terme.
Vouloir simplifier les choses, faire des catégories en matière culturelle, c'est déjà un appauvrissement. Autant on peut imaginer qu'en matière économique on doive - quelqu'un l'a dit - centraliser les choses, simplifier les structures; en matière d'éducation, c'est déjà plus délicat, mais on doit aussi aller un bout dans ce sens; en matière hospitalière, on peut aller loin dans ce sens - ce que l'on n'a pas assez fait, avec les conséquences que l'on doit supporter aujourd'hui; autant dans le domaine de la culture il faut être prudent quand on dit: "Soyons rationnels, faisons des choses logiquement, simplifions les structures, donnons des compétences à l'un, supprimons-les à l'autre." Dans la culture, cela ne marche pas comme cela, c'est en permanence compliqué, il faut rechercher le dialogue, se confronter aussi aux divergences de vues: cela fait partie de la culture.
Pro Helvetia, au cours des ans, a évolué: au départ, c'était littéralement un instrument de propagande; avec le temps, on s'est dit que le rôle de Pro Helvetia - qui est un rôle nouveau - est de promouvoir à l'étranger ce qui se fait en Suisse. Et c'était cela, pendant des années, le rôle de Pro Helvetia: c'était l'"agence" de représentation culturelle de la Suisse à l'extérieur.
Au cours des ans, ce rôle s'est développé, car si l'on veut exporter certaines expressions de la culture suisse, d'expression française, allemande, italienne ou romanche, il faut parfois adapter le produit à celui qui va pouvoir le goûter à l'extérieur. Alors Pro Helvetia s'est mis à donner des mandats à l'intérieur de la Suisse pour adapter le produit exportable et le rendre accessible à l'extérieur. Et petit à petit, Pro Helvetia s'est dit que son rôle était aussi un rôle national.
Au départ, son rôle se limitait uniquement à trouver les moyens pour faire connaître la Suisse à l'étranger: peut-être faut-il changer ceci, ou cela, pour aider la culture suisse à se promouvoir à l'étranger? Ensuite, on a demandé à Pro Helvetia - et c'était juste - de favoriser les échanges entre les régions culturelles de Suisse, parce que c'est quand même un des grands problèmes: avec le temps, on risque de s'éloigner et de ne plus chercher à se comprendre dans ce pays.
Tout le monde sait que la génération germanophone qui nous a précédés - c'est peut-être encore le cas de la mienne si on la compare à la nouvelle - avait un excellent niveau de français. Quand j'allais à Zurich, il y a quelques années, j'ai envie de dire que toutes les personnes âgées de plus de 55 ou 60 ans qui avaient un bon niveau culturel parlaient un français qui me rendait jaloux. Grâce à Dieu! mon séjour culturel à Berne m'a permis d'améliorer un peu mon allemand, mais tout le monde ne peut pas devenir conseiller fédéral pour apprendre la langue allemande! En tout cas, à Zurich, il y avait cette culture. Et puis, petit à petit, je constate que les Suisses alémaniques plus jeunes que moi ont de plus en plus de peine - sauf quelques-uns, qui sont remarquables - à parler le français. Certains, même, ont de la peine à parler l'allemand, mais ils parlent tous bien l'anglais.
Pro Helvetia a certainement un rôle important à jouer pour que le dialogue culturel à l'intérieur des frontières continue d'exister. Toutefois, je vous le dis: Pro Helvetia n'a pas à promouvoir la culture "suisse-suisse". Elle a ce rôle d'intermédiaire entre la Suisse et l'étranger, entre les différentes parties de la Suisse, et c'est suffisamment important pour qu'elle se contente de ça. Si on donne trop de compétences à Pro Helvetia, on risque un jour d'aboutir à une situation où l'expression de la culture nationale se fera à travers Pro Helvetia, ce qui représenterait un appauvrissement et quelque chose de grave. Ce serait peut-être une simplification; ce serait peut-être mieux du point de vue rationnel; mais ce serait un appauvrissement. Voilà pourquoi je pense que Pro Helvetia a un rôle essentiel à jouer, et j'ai toujours défendu sa liberté et ses moyens.
Je rappelle quand même le débat sur l'exposition parisienne de Thomas Hirschhorn financée par Pro Helvetia. A l'époque, j'ai été tout à fait clair. J'ai dit: "C'est leur problème. Ils ont fait une exposition à Paris. On pourra penser ce qu'on [PAGE 491] veut, mais on ne les punit pas, on accepte que la liberté s'exerce même quand elle joue contre nous ou contre nos sentiments profonds." Mais par contre, je ne veux pas qu'un jour Pro Helvetia soit l'expression de la culture suisse et soit - à la place du monde politique, qui a la sensibilité pour la diversité - l'organe d'expression de la politique culturelle et décide où former les gens, où est la voie culturelle de la Suisse. Non, ça n'ira pas, ça ne marchera pas, et pas depuis Zurich - je le dis de manière tout à fait claire. Pro Helvetia restera à Zurich et c'est une bonne chose pour le rôle qu'elle doit jouer.
Je crois que le monde politique a une sensibilité plus grande, car vous êtes habitués à vivre avec des gens de culture différente, une sensibilité plus grande que n'importe quel autre organisme en Suisse pour promouvoir le respect des diversités culturelles dans ce pays et en même temps assurer une certaine unité - "Einheit und Vielfalt", comme disait l'auteur cité par Monsieur Bürgi.
Venons-en maintenant à la loi qui est en discussion. Je vous en rappelle les grandes lignes. A l'avenir, il y aura un message sur le financement global de la culture pour quatre années qui fixera les priorités de l'encouragement dans tous les domaines culturels. Le projet de loi attribue des compétences spécifiques à la Confédération dans le domaine où son action est plus efficace; c'est toujours la vision subsidiaire. La loi crée les bases légales, qui faisaient défaut jusqu'ici, à certaines mesures d'encouragement. Elle règle la répartition des compétences entre l'Office fédéral de la culture et Pro Helvetia.
Tout à l'heure, on va entrer dans la discussion par article et discuter en particulier la répartition des tâches entre Pro Helvetia et l'Office fédéral de la culture.
Le Conseil national n'a pas repris la version du Conseil fédéral, mais la majorité de votre commission l'a fait. Et ce n'est peut-être pas un miracle que ce soit au Conseil des Etats que l'on fasse cela. Le Conseil des Etats, encore plus que le Conseil national, sent la diversité et l'unité: le poids de chaque canton est égal; c'est quelque chose d'extraordinaire que Zurich et Uri aient les mêmes compétences au sein de votre conseil. C'est un élément de culture politique absolument remarquable et ce n'est pas une surprise que la majorité de la commission ait revu la répartition proposée par le Conseil national et repris la répartition des tâches prévue par le Conseil fédéral, parce que je crois qu'elle est plus respectueuse de la diversité que la solution - peut-être plus rationnelle, mais finalement culturellement appauvrissante - qui était celle du Conseil national.
Le Conseil national a créé de nouveaux instruments d'encouragement: Madame Savary a dit que les milieux artistiques étaient un peu déçus de voir qu'il y avait trop de formulations potestatives. Nous avons en fait suivi le vieux principe "Selon ta bourse, gouverne ta bouche", comme le disait l'ancien président de Martigny quand j'ai commencé à faire de la politique. Je crois que c'est ce que nous avons essayé de faire par le biais de la loi: notre bourse étant relativement peu dotée, nous avons contrôlé notre appétit. On peut regretter que notre appétit ait été restreint. Donner plus d'appétit, sans améliorer la bourse qui est derrière, aboutit simplement à ce que plus de personnes aient faim, et personne n'est rassasié. Nous rassasions peut-être moins de gens, mais au moins ceux qui reçoivent quelque chose sont rassasiés.
Il y a d'autres proverbes: "qui trop embrasse mal étreint" - mais ce n'est pas adéquat de commenter ce proverbe ici. Voilà ce qu'a changé le Conseil national; la répartition des tâches entre Pro Helvetia et l'Office fédéral de la culture, on y reviendra aussi.
Je me rallie naturellement à la solution de la majorité. Je crois qu'il y a une affaire de bonne gouvernance, mais au-delà de cette affaire de bonne gouvernance, il y a une vision de la culture. Nous ne voulons pas dans ce pays d'une culture qui dépende d'une organisation, qu'elle soit étatique ou privée: on veut la diversité. On veut, non pas une confrontation, mais quand même une certaine tension entre les différents acteurs culturels de telle sorte que, par cette tension, le maximum de gens possible puissent s'exprimer librement. S'il y a un point sur lequel on est d'accord, c'est la liberté de la culture et c'est pour cela qu'on veut que la Confédération ait un rôle subsidiaire, que plusieurs acteurs, au niveau de la Confédération, jouent un rôle, qu'il n'y ait pas de simplification, ce qui signifie un appauvrissement dans le domaine de la culture.
Je vous remercie d'entrer en matière et de soutenir les propositions de la majorité de votre commission.
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