Epiney Simon · Ständerat · 2001-11-17
Epiney Simon · Ständerat · Wallis · Christlichdemokratische Fraktion · 2001-11-17
Wortprotokoll
Dans le cadre de l'exercice alibi et frustrant destiné avant tout à nous donner bonne conscience, j'aimerais situer le débat sur quatre plans: philosophique, politique, économique et stratégique, en précisant que les enjeux doivent en effet éclipser notre rancoeur face à autant de délits d'incompétence.
La vraie question que nous sommes appelés à nous poser consiste à dire: est-ce que la Confédération devait, oui ou non, venir en aide à Swissair? Sur le plan philosophique, à cet égard, il n'est pas inutile de rappeler le rôle essentiel de l'Etat. L'Etat n'a pas à se substituer aux acteurs du marché. Il doit se contenter de baliser ce dernier, de placer des garde-fous, de fixer des règles du jeu favorables au développement du pays. Au besoin, l'Etat doit intervenir, certes, mais uniquement pour gommer des disparités ou apporter son soutien à un secteur sinistré. Mais jamais l'Etat n'est légitimé à participer au sauvetage d'un canard boiteux sans réelle chance de survie. Il ne l'a d'ailleurs jamais fait dans le passé. On l'a rappelé, même pendant la crise horlogère, qui a entraîné la suppression de 60 000 emplois, l'Etat n'est intervenu que de manière très subsidiaire à travers une politique régionale plus ou moins frileuse. Mais la restructuration fut un succès, à cet égard.
Sur le plan politique maintenant, l'Etat crée un précédent fâcheux à effet domino en volant au secours d'une compagnie privée qui a appliqué un concept privé, libéral, comme on l'a vu par exemple avec le déplacement de l'informatique en Inde. Au moment où elle entend se désengager du service public, la Confédération s'expose à un retour de manivelle et à un afflux de revendications. Il faut savoir que la grogne et la frustration gagnent de nombreux secteurs: le service public, la santé, l'agriculture, les remontées mécaniques, l'hôtellerie, etc. L'Etat semble pratiquer une politique avec deux poids et deux mesures. L'an passé, par exemple, 25 000 personnes ont été mises au chômage par licenciement collectif et c'est dans l'indifférence générale que ce drame s'est passé, alors que nous avons de surcroît enregistré 106 000 demandeurs d'emploi.
De plus, les allocations de chômage n'ont pas fait l'objet d'une rallonge gouvernementale, comme on l'a fait dans le cas Swissair.
Premièrement, sur le plan économique, tous les experts s'accordent à dire que nous aurons moins de cinq compagnies européennes d'ici peu d'années pratiquant les vols intercontinentaux.
[PAGE 731] Deuxièmement, Swissair évolue dans un environnement caractérisé par la présence de trop de "hubs" et de compagnies de mêmes profils.
Troisièmement, l'avenir des "hubs" n'est de loin pas garanti. Les grandes compagnies cherchent en effet à organiser des vols directs, car les aéroports sont saturés, les riverains excédés et les taxes de plus en plus excessives.
Quatrièmement, la Suisse n'est pas de taille à jouer dans la cour des grands. Une compagnie dite nationale n'est de surcroît pas nécessaire au développement économique d'un pays. Cela a été vérifié par ailleurs. D'ailleurs, même en Suisse, à Genève, on a constaté que d'autres compagnies ont pris très rapidement le relais de Swissair. L'aéroport se porte actuellement plutôt mieux qu'avant et le service à la clientèle satisfait cette dernière.
Cinquièmement, le secteur aérien est de manière générale peu rentable. Même les grandes compagnies sont à l'agonie: Sabena est morte, British Airways est dans le rouge, même Lufthansa annonce des pertes, sans parler des compagnies américaines qui sont au bord du gouffre.
Sixièmement, une nouvelle compagnie helvétique ne peut survivre qu'au prix d'une alliance bradée et moyennant un retour de la haute conjoncture. Or, personne n'a intérêt en Europe à sauver Swissair. Un concurrent de moins, c'est un marché de plus dans un marché libéralisé. Et la nouvelle compagnie devra de surcroît regagner la confiance perdue. L'amicale des dirigeants de Swissair a cassé le jouet. Le 2 octobre noir, 262 vols ont été paralysés, 19 000 personnes flouées et la crédibilité de la Suisse entière a été sérieusement entamée.
Septièmement, ce qui nous paraît décisif, ce n'est pas de disposer d'une compagnie nationale, mais d'infrastructures de base attractives et performantes. Genève, par exemple, a un vol intercontinental, contre 36 à Zurich. Or, pourquoi les gens continuent à venir à Genève? C'est qu'il y a d'autres raisons que la présence d'une compagnie nationale.
Il faut arrêter de spéculer sur le trafic de transit, même s'il est nécessaire de continuer à le fidéliser. Il nous paraît plus intelligent d'attirer non seulement les hommes d'affaires, mais également des touristes qui débarquent chez nous et dépensent de l'argent plutôt que d'être en transit. La Suisse, à cet égard, a des atouts à jouer au niveau de la qualité de ses aéroports, de la personnalisation de l'accueil, des taxes réduites et d'un service irréprochable. Le nom de la compagnie est tout à fait secondaire. Ce qui compte pour un passager aujourd'hui, c'est le prix du billet, la qualité du service et les liaisons internationales. Peu importe la croix. Un soutien aux infrastructures du sol aurait dû être, à notre avis, prioritaire pour laisser le temps aux autres compagnies de se substituer à Swissair.
Huitièmement, dans le futur, l'opposition des riverains va augmenter, le veto de l'Allemagne va obliger Zurich-Kloten à réduire ses vols et le "hub" va inévitablement diminuer d'importance. Enfin, en six mois, nous versons, Monsieur le Conseiller fédéral, 1 milliard de francs à fonds perdu pour laisser survivre une compagnie. Mais j'espère qu'aujourd'hui vous allez nous dire: "Qu'est-ce qu'on va faire après six mois", lorsque la trésorerie risquera de manquer, lorsque la compagnie va appeler à l'aide, comme ce fut le cas pour Expo.02? Eh bien, nous pouvons déjà prendre carrément le pari que nous serons appelés à accorder des crédits supplémentaires et, comme il y aura urgence, la Délégation des finances sera à nouveau appelée à ratifier la décision. Quant au Parlement, il sera mis sur la touche.
Sur le plan stratégique enfin, on a le sentiment, peut-être à tort, que le Conseil fédéral a navigué à vue, même si sa tâche était extrêmement difficile, nous le reconnaissons. Mais avec 3 pour cent d'actions, le Conseil fédéral avait un devoir de surveillance. La situation critique de Swissair était connue, elle avait même été dénoncée par un collaborateur. Alors, plutôt que de se livrer à des guéguerres entre départements, n'aurait-il pas été plus judicieux de se préoccuper de la santé de ce secteur qui est jugé tout à coup vital pour notre économie? En tout état de cause, injecter 2 milliards de francs dans une compagnie aérienne, c'est alimenter un tonneau des Danaïdes, même si les dommages collatéraux sont certes considérables. Il faut actuellement malheureusement accepter que, si le vin est tiré, nous devons le boire.
Mais l'avenir du pays ne se joue pas dans le culte des mythes.
Il se joue surtout dans notre capacité à accepter des échecs pour mieux rebondir, à donner des priorités - par exemple dans le savoir -, à appuyer la recherche et la formation. Or, on rogne aujourd'hui sur des technologies porteuses d'espoir et d'avenir; on retarde des restructurations inévitables; on ne soutient pas des secteurs qui sont également porteurs d'avenir comme le tourisme; trop souvent, on a tendance dans ce pays à pénaliser celles et ceux qui se battent sur le front de l'économie.
Dès lors, que nous reste-t-il à faire? Nous abstenir, parce que nous considérons que la politique qui est menée dans l'affaire Swissair, même si les alternatives étaient délicates, s'apparente à un acte de foi. Il aurait fallu, pour le moins, octroyer un véritable mandat de prestations à la future compagnie pour que le soutien qui lui est accordé ne le soit pas dans le vide, mais qu'il soit destiné à maintenir en vie une compagnie qui, malheureusement, risque d'être uniquement sous perfusion.