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Burkhalter Didier · Bundesrat · 2016-03-17

Burkhalter Didier · Bundesrat · Neuenburg · 2016-03-17

Wortprotokoll

Vous savez, en Suisse, le chef d'orchestre, c'est le peuple. Il n'y a pas beaucoup d'autres chefs d'orchestre. Cela dit, 2015 est, une fois de plus, une année de contrastes, en politique étrangère particulièrement. Tout d'abord, les contrastes sont entre l'ambition et la modestie. Je crois qu'il faut avoir beaucoup d'ambition en politique extérieure: si on n'a pas beaucoup d'ambition, on ne fait rien. Mais il faut aussi être très modeste, car si on n'a pas de modestie, on ne réussit rien.

Cela me permet de revenir sur la dernière remarque du rapporteur concernant les échecs et les victoires. En effet, en politique extérieure, et surtout en diplomatie, les échecs sont des victoires reportées. On ne voit jamais, véritablement, un échec dans un échec. C'est une étape. La diplomatie est opiniâtre. Elle n'accepte pas facilement l'échec. Si vous lisez une seconde fois le rapport - puisque vous l'avez apprécié, lisez-le une deuxième fois -, vous verrez qu'il y a de nombreuses étapes qui peuvent être considérées comme des échecs, mais qui n'en sont pas vraiment.

Prenons un exemple: le droit international humanitaire. Je pourrais dire, et je le pense comme cela au fond de moi-même - comme on n'est pas écouté ici, je vais parler très franchement, je parle aussi franchement que je le peux: le fait que la communauté internationale n'a pas été capable de décider à la fin de l'année dernière, à Genève - une fois de plus à Genève, Madame Maury Pasquier -, de créer un forum d'Etats pour discuter des problèmes d'application du droit international humanitaire, c'est un échec. Mais, en même temps, la communauté internationale ayant dit que, compte tenu du fait qu'on n'y arrive pas encore tout à fait, on mandate la Suisse - évidemment - pour négocier les modalités du forum, c'est un bon signe, c'est une petite victoire qui permet d'éviter de parler d'échec, mais surtout qui permet d'avoir l'espoir d'y arriver. Ce sera très dur, parce qu'il y a de l'opposition; dans ce monde il y a beaucoup de méfiance, donc on ne peut pas être sûr qu'on réussira. Ce qui est sûr, c'est que si on n'a pas envie de gagner et si on n'est pas orienté avec l'opiniâtreté de la diplomatie qui veut gagner, on ne gagne jamais rien.

Dans ce sens, je ne crois pas qu'on puisse lire le rapport comme étant un rapport d'activités seulement positives. Pas du tout. On pourrait donner beaucoup d'autres exemples, il y en a beaucoup, comme la Syrie. On pourrait considérer qu'il y a beaucoup d'échecs, mais justement parce qu'il y a eu beaucoup d'échecs, il faut être orienté encore plus vers la victoire. C'est exactement ce que dit, par exemple, Monsieur de Mistura, dont vous avez évoqué les paroles d'hier: hormis ces paroles, si vous l'avez rencontré, vous aurez certainement senti à quel point il incarne l'exemple parfait de la diplomatie.

Vous pouvez le mettre dans la pire des situations, il arrive toujours à trouver quelque chose qui permet d'aller vers du positif. C'est cela, la diplomatie.

L'année 2015 a donc été une année faite de contrastes. Elle a été une année de contrastes aussi en clair-obscur, entre l'opiniâtreté de la diplomatie et la ténacité des crises. De fait, on n'a eu que des crises. Des crises ont éclaté à proximité de l'Europe et même au sein de l'Europe. On avait fixé, il y a quatre ans, une stratégie prévoyant de mettre l'accent sur la sécurité en Europe et dans les régions proches. Entre-temps, on a vu la guerre arriver en Europe, en Ukraine de l'Est, et on a vu les conséquences des drames, des crises, des conflits, qui ne cessent de toucher l'Europe, telles que les problématiques du terrorisme et des migrations.

Les crises ont lieu aussi à intérieur de l'Europe, à l'intérieur des pays qui croient que les crises viennent d'ailleurs. En fait, elles sont aussi partiellement à l'intérieur même des pays européens. Donc, il y a beaucoup de clair-obscur en 2015. D'ailleurs, l'année 2015 est de toute façon faite de contrastes pour nous, parce que c'est l'année de la fin d'une législature et, en même temps, c'est la préparation de la suivante. C'est donc en 2015 qu'on a tiré les enseignements de tout ce qu'on a vécu pour élaborer la stratégie de la législature suivante, que le Conseil fédéral a déjà acceptée au tout début de l'année. La nouvelle stratégie n'est pas complètement différente, elle tire les enseignements en termes de victoire reportée de la politique extérieure de ces dernières années.

Concernant les crises, j'aimerais dire deux choses. Tout d'abord, elles sont plus ardues à gérer, parce que le monde est beaucoup plus fragmenté, polarisé. Les rivalités régionales sont beaucoup plus fortes. Il y a en fait un très fort retour de la géopolitique. On ne l'a pas vraiment senti pendant quelque temps, mais ce retour s'est fait depuis plusieurs années et maintenant, il est vraiment là. On voit qu'on ne peut plus régler les crises autrement que par une mobilisation très large de toute une série d'acteurs qui ont des agendas très différents. C'est la première remarque.

La deuxième remarque, c'est que les crises déclenchent des catastrophes humanitaires qu'on n'avait plus connues depuis la Seconde Guerre mondiale. On est donc arrivé à une situation où le système humanitaire mondial est un peu dépassé, il n'a tout simplement plus suffisamment de moyens. Et on ne peut évidemment pas tout faire. Parfois on entend dire que ce que fait la Suisse, ce n'est qu'une petite chose, qui n'est pas suffisante. Bien sûr, mais on doit être constamment ambitieux, parce qu'on peut faire quelque chose d'utile [PAGE 224] par la politique extérieure, même si c'est très compliqué et même si c'est souvent aussi très difficile d'obtenir des victoires.

Mais si l'on regarde la face plus claire de tout cela, l'opiniâtreté de la diplomatie, en 2015, on a vu aboutir une solution dans le cadre de la crise sur le nucléaire iranien; on a vu la communauté internationale tout à coup entièrement d'accord sur l'agenda 2030, ce qui n'allait pas du tout de soi - certes 2030, c'est loin, on est toujours assez d'accord sur le long terme et on a beaucoup plus de peine à agir ensemble sur le court terme, mais quand même -; il y a eu l'accord sur le climat, et il y a les pourparlers sur la Syrie où l'on voit maintenant enfin arriver quelque chose.

En quoi consiste le plan actuel pour la Syrie? On a dit ne pas pouvoir cesser le feu sans que des efforts et des progrès ne soient d'abord faits sur le plan humanitaire. Il y a des endroits où les gens sont complètement assiégés et ne reçoivent plus aucune aide humanitaire depuis longtemps, donc il fallait faire progresser les choses. Ensuite, les groupes armés ont accepté, pour l'essentiel d'entre eux, le cessez-le-feu; c'était la deuxième étape. Et ce cessez-le-feu permet à présent de reprendre les discussions politiques à Genève.

Donc le plan de Staffan de Mistura, basé sur la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU, que nous soutenons pleinement, réalisé avec des experts, et avec une série d'initiatives en arrière-plan, eh bien, ce plan a une chance. Est-ce que cela aboutira à nouveau à une victoire? ou à une victoire reportée? On pourra le dire après coup. J'ai l'impression qu'en Syrie on ne peut plus reporter les victoires, parce qu'il y a eu beaucoup trop de défaites et beaucoup trop de souffrances. C'est le moment maintenant pour la communauté internationale de vraiment passer l'épaule et de mettre fin à cette guerre. Parce que les conséquences sont terribles; les souffrances dans la région sont énormes mais les conséquences sont maintenant mondiales, et petit à petit on s'en rend compte.