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Cottier Anton · Ständerat · 2002-03-22

Cottier Anton · Ständerat · Freiburg · Christlichdemokratische Fraktion · 2002-03-22

Wortprotokoll

Cottier Anton, président du Conseil des Etats: On raconte qu'un autre célèbre architecte, français, lui, fut invité à donner son avis sur le Palais fédéral, qu'on venait d'achever. L'homme de l'art vint de Paris, fut conduit de la Gare à la Place fédérale. Comme il restait muet devant le chef-d'oeuvre, ses hôtes lui demandèrent: "Alors, qu'en pensez-vous?" Il répondit sobrement: "Je crois que ça tiendra." (Hilarité)

Il faut pourtant se méfier des évidences. On croit que le Palais fédéral est solide comme Berne, parce qu'il est construit dans la molasse du pays - cette pierre qui intègre la ville dans sa couronne de pâturages, qui la camoufle en vert paradis et lui confère un air d'éternité. Mais c'est une illusion! Car sur le plan symbolique, il n'existe rien de moins suisse que ce matériau, justement nommé "Sandstein" en allemand. Bâtir sur le sable, a-t-on idée? Ce n'est pas chez nous qu'on ferait pareille folie, surtout pour l'immeuble qui abrite le coeur de l'Etat.

Nous avons reçu ce matin une BD - bande dessinée, ou un "comic" comme on le traduit en "Hochdeutsch". (Hilarité) D'ailleurs, les auteurs de cette BD se trouveront tout à l'heure près du monument des Trois Suisses à l'entrée du Palais fédéral pour signer leur oeuvre.

Fort heureusement, les bédéastes ont saisi le caractère paradoxal du Palais. D'une construction massive, ils ont fait le support léger d'une fantaisie. Dans ce décor "à l'ancienne", et pour le moins daté, ils placent une fable sur l'apparente immobilité du temps. Dans ce temple de l'ordre et du sérieux, ils déroulent un jeu policier doucement subversif. Et dans cet édifice national par définition, tout rempli de références aux multiples terroirs helvétiques, ils font évoluer deux personnages parfaitement cosmopolites; hors-sol, dirais-je.

Mais voici mieux encore: de cette demeure du pouvoir, ils en font le royaume des concierges et des nettoyeurs. Comme nos bédéastes, je m'en inspire, je voudrais saisir l'occasion de cet anniversaire pour faire l'éloge de la "Putzmannschaft" du "Bundeshaus". J'aimerais rendre hommage à ces femmes et à ces hommes dans le style de Bertolt Brecht, qui demandait: "Qui a bâti Thèbes aux sept portes?" Car on célèbre toujours les rois-bâtisseurs et on oublie les maçons; on garde le souvenir des conseillers fédéraux, parfois celui des parlementaires, mais jamais celui des nettoyeurs. Or, les équipes d'entretien ont si bien fait leur travail que le Palais fédéral a pu vivre plus de nonante ans avant qu'il ne faille entreprendre des travaux de rafraîchissement. Qui dit mieux? Conclusion: au Palais fédéral, l'ouvrage des nettoyeurs est aussi durable que celui des législateurs. La bande dessinée, parfois, nous enseigne la modestie.

Les bédéastes ont su renouveler notre regard sur le Palais fédéral. Et je me pose une question. Les jeunes générations, nourries d'images et familières de la BD, sauraient aussi bien, sans doute, rafraîchir notre vision de la Suisse - et de la politique, par la même occasion, ce qui ne serait pas un luxe. Mais saurons-nous les écouter? Oh, je ne doute pas de notre bonne volonté, de notre disponibilité; nous avons un talent certain pour éviter, limiter ou adoucir les chocs frontaux, y compris les chocs entre générations. Ce qui me fait un peu souci, c'est notre aptitude à nous projeter dans l'avenir. Je me demande si nous avons encore assez d'imagination pour cela, si notre culture de la mémoire n'a pas tué - ou diminué - le goût de l'invention. Peut-être sommes-nous trop préoccupés par notre identité et pas assez par notre devenir. Face à n'importe quel problème nouveau, et qui par conséquent nous déconcerte, nous nous référons spontanément à l'histoire afin de nous rassurer.

Nous avons de la peine à admettre que le passé n'est plus, ce qui nous empêche souvent de prendre le présent à bras-le-corps et surtout de préparer l'avenir.

Mais je tiens à vous rassurer: je crois que nous sommes capables d'entendre ces critiques et de comprendre les exigences du présent. Je crois surtout que nous avons les moyens de réinventer notre pays et notre façon d'y vivre ensemble.

On verra peut-être des choses surprenantes, mais - pour le dire comme l'architecte qui découvrait le Palais fédéral - je crois que ça tiendra. (Applaudissements)

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