Lexipedia

Béglé Claude · Nationalrat · 2017-12-05

Béglé Claude · Nationalrat · Waadt · CVP-Fraktion · 2017-12-05

Wortprotokoll

La défense du monde paysan et de ses valeurs impliquant la possibilité de mener une vie décente est une priorité pour notre pays. Combien d'agriculteurs n'ont-ils pas l'impression, à tort ou à raison, d'avoir été un peu abandonnés, voire laissés pour compte, par le reste de notre société devenue de plus en plus citadine?

Ce qui compte, c'est que ceux qui ont choisi de travailler la terre puissent le faire en se sentant respectés et valorisés. Bien sûr, il n'est pas facile, dans un pays comme le nôtre, plutôt petit, morcelé et comprenant beaucoup d'obstacles naturels, d'atteindre des niveaux de productivité similaires à ceux des plaines de la Beauce ou de la Roumanie, mais nos agriculteurs ont le sens du travail bien fait. Que ce soit par tradition ou pour répondre aux exigences de notre réglementation, souvent l'une des plus sévères qui soient, ils s'efforcent d'atteindre un niveau de qualité supérieur à la moyenne. Que d'efforts déployés pour entretenir une certaine diversité et la beauté du paysage! Ce sont des coûts que n'ont pas leurs voisins, et le fait de pouvoir consommer ce qui a été produit localement et selon des standards bio est un véritable privilège.

Mais comment justifier à sa juste valeur ce supplément d'efforts et de minutie pour atteindre un niveau de qualité à ce point supérieur à la moyenne? Certains ont parfois le sentiment d'un marché de dupes, d'où une partie des revendications contenues dans le texte de l'initiative populaire "pour la souveraineté alimentaire. L'agriculture nous concerne toutes et tous."

Jusque-là, on comprend aisément le bien-fondé des revendications des initiants.

Mais il leur faudrait en même temps faire attention à ne pas aller trop loin. Si l'initiative part sans doute d'une bonne intention, il ne faudrait pas, par contre, qu'elle nous mène à nous focaliser sur les seuls intérêts du monde agricole. Avec 52 263 exploitations, l'agriculture suisse a occupé l'an dernier quelque 153 359 personnes, à savoir un peu plus de 2 pour cent de la population suisse. Cette même agriculture a contribué à hauteur de 0,75 pour cent au produit intérieur brut de notre pays. Ce qui est plus marquant encore, c'est qu'elle n'a contribué, entre 1995 et 2013, qu'à hauteur de 4 milliards de francs à la valeur ajoutée brute de l'économie suisse, contre 635 milliards pour l'ensemble de celle-ci.

Notre agriculture a besoin d'être soutenue, et ceci n'est pas à remettre en question. Mais il y a des limites à l'effort consenti par la collectivité publique. Il convient de trouver un équilibre entre l'ensemble des protagonistes de notre économie nationale. Ceci est notamment vrai en matière de commerce international. Certes, si la Suisse décidait, contre toute attente, d'adopter la politique agricole commune de l'Union européenne, cela entraînerait probablement un recul de notre production indigène d'environ 50 pour cent et une chute des prix agricoles d'un même ordre de grandeur, d'où le refus compréhensible de nos agriculteurs d'envisager un tel scénario et d'où le protectionnisme dont l'initiative pour la souveraineté alimentaire fait preuve.

L'initiative prévoit de prélever des droits de douane, de réguler les volumes d'importation, voire d'interdire certains types d'importation. Dans le même ordre d'idées, elle propose de "fixer des normes de qualité indépendamment des normes internationales". Et c'est bien là que le bât blesse, car en cela l'initiative va trop loin, ce qui fait qu'elle est inacceptable. Il faut en effet permettre à l'ensemble des secteurs de notre économie de s'épanouir, ne fût-ce que pour participer directement ou indirectement à l'effort de financement de notre agriculture nationale. Or, la prospérité d'une bonne partie de nos entreprises dépend de leur capacité d'exportation.

Qu'il s'agisse du domaine de la pharmacie, des machines de précision, de l'horlogerie ou de tant d'autres domaines, c'est à l'étranger que se fait l'essentiel des ventes, et par conséquent de là que vient notre prospérité. Pour toutes ces entreprises, qu'elles soient des multinationales ou des PME, il est essentiel que leurs activités à l'étranger puissent se développer dans le cadre d'accords de libre-échange, d'accords de protection des investissements et/ou de double imposition.

Comment résoudre désormais cette quadrature du cercle, à savoir protéger au mieux notre agriculture tout en permettant l'épanouissement de la partie la plus significative de notre économie? Ici devrait primer l'intérêt du plus grand nombre de nos concitoyens. Ainsi en va-t-il dans un système démocratique. Il serait dangereux de brider le développement de [PAGE 1949] la majorité des forces vives de notre économie, la notion de proportionnalité doit prévaloir.

A cela s'ajoute une autre réflexion: pour qu'un accord soit équitable, donc durable, il est nécessaire que les deux parties puissent en tirer un avantage. Nous sommes un pays qui réussit du fait de sa haute technologie, d'une forte compétence professionnelle et qui a, par conséquent, des salaires élevés. Cela nous ouvre d'intéressantes avenues, tandis que nous sommes par définition moins concurrentiels dans des domaines à plus faible valeur ajoutée; c'est un fait. Alors, concentrons-nous là où nous sommes bons, pas seulement sur les robots et les médicaments, mais aussi sur les fromages AOP ou les cultures bio, par exemple, et laissons à d'autres le droit de nous fournir ce qu'ils sont en mesure de produire naturellement à meilleur compte. A de nombreux égards, la Suisse est à la pointe de l'innovation. Elle sait ce que veut dire vivre avec son temps. Il ne sous servira pas à grand-chose d'essayer de nager contre le courant, c'est pourquoi les initiants réclamant la souveraineté alimentaire feraient bien de mettre un peu d'eau dans leur vin.