Thorens Goumaz Adèle · Ständerat · 2020-09-14
Thorens Goumaz Adèle · Ständerat · Waadt · Grüne Fraktion · 2020-09-14
Wortprotokoll
J'ai une sympathie particulière pour cette initiative en tant que Vaudoise, puisque pas loin de la moitié des signatures de ce texte, qui est parti pourtant d'un canton voisin, le canton de Neuchâtel, a été récoltée dans mon propre canton, le canton de Vaud. Cette initiative est fortement ancrée dans cette région.
Elle témoigne de la très forte inquiétude de la population en termes de santé publique et de protection de l'environnement face au danger que représentent les pesticides. Elle a été lancée par de simples citoyennes et citoyens, notamment des vignerons, des médecins ou des scientifiques. Je crois que c'est un signal très fort que d'avoir ces deux initiatives au même moment, toutes les deux parties de groupes citoyens et non pas de grandes organisations ou de partis.
Pourquoi est-ce que je vous demande, avec ma minorité, de recommander l'acceptation de cette initiative? Nous avons discuté tout à l'heure de l'initiative parlementaire 19.475 qui, quels que soient les éléments que nous y avons laissés ou que nous avons enlevés, reste dans le système de gestion des pesticides actuel. Elle tente d'en limiter les risques, mais elle ne remet pas en cause le système de gestion des pesticides que nous avons aujourd'hui. Or ce système, je pense qu'il faut accepter l'idée qu'il est en échec, qu'il est en faillite, et à tous les niveaux.
Au niveau des homologations des produits phytosanitaires d'abord, on ne tient pas compte de l'effet cocktail. On ne tient pas compte de l'impact à long terme, sur la santé publique et sur l'environnement, de petites quantités de substances. L'expérience montre, avec le retrait de nombreuses substances du marché, après parfois des décennies d'utilisation - que ce soit le glyphosate, le chlorpyriphos, le chlorothalonil, les néonicotinoïdes, tous ces noms compliqués sont des noms de substances qui ont dû être retirées du marché ou qui sont en train d'être retirées du marché - que le système d'homologation a été mis en échec. C'est-à-dire qu'on a découvert après coup que ces substances étaient en réalité problématiques.
Le système actuel est aussi en échec parce que nous ne respectons pas les normes que nous nous sommes nous-mêmes fixées pour les traces de pesticides, notamment dans les eaux potables. On en a parlé encore tout à l'heure. Nous dépassons les normes que nous nous sommes nous-mêmes imposées depuis des décennies dans le domaine des pesticides.
Ce système est aussi en faillite parce qu'il est parfois très difficile, une fois qu'on a décelé un problème avec certaines substances, de les retirer du marché. Certains des produits dont j'ai parlé tout à l'heure, notamment le glyphosate, sont l'objet de véritables scénarios de film ou de théâtre, avec des moments où l'on pense qu'ils vont être retirés, des recours, etc. C'est vraiment extrêmement complexe de faire accepter l'idée qu'il faut retirer certains de ces produits du marché. On voit que cela prend beaucoup de temps. Or, pendant tout ce temps, la santé publique et l'environnement sont exposés à des substances dont on a de fortes présomptions qu'elles sont dangereuses.
Et puis le dernier élément que j'aimerais encore citer comme un point dénotant un échec du système actuel, c'est la question de l'assainissement, avec notamment l'exemple du chlorothalonil. On voit aujourd'hui que ce produit est problématique. On a réussi à l'interdire, mais il est toujours présent sous forme de traces dans les eaux potables. La moitié des cantons de notre pays sont touchés par des dépassements de normes et, pour le moment, la seule réaction que nous avons eue de la part du Conseil fédéral, c'est de prolonger le délai d'assainissement pour cette substance, et donc d'exposer plus longtemps encore la population à une substance indésirable et problématique.
Ce que prévoit l'initiative populaire est donc tout à fait différent de ce que nous avons discuté dans le cadre du traitement de l'initiative parlementaire 19.475. Il ne s'agit pas de réduire les risques, il s'agit de changer de paradigme. Et c'est ce que je trouve intéressant dans le texte de l'initiative. Il s'agit de passer de l'agrochimie à l'agroécologie, il s'agit donc d'une véritable transition de notre agriculture, une transition que l'on pourrait comparer à celle que nous opérons en ce moment même avec la Stratégie énergétique 2050, où l'on passe d'un système énergétique basé en grande partie sur le nucléaire et les énergies fossiles à un système énergétique basé sur les énergies renouvelables. C'est une perspective de transition, de changement de paradigme, de changement de système: on passe d'un système que l'on juge obsolète, problématique et dangereux à un système qui est durable et respectueux de la santé humaine.
Avec, dans les deux cas, pour poursuivre la comparaison, une procédure similaire, c'est-à-dire l'idée d'un délai à partir duquel on va réaliser cette transition, qui se veut donc progressive.
Je ne vais pas vous dire énormément de choses sur les questions de biodiversité ou de santé publique - une autre le fera après moi, en particulier -, mais simplement vous rappeler que nous sommes dans une situation d'urgence en termes de pertes de biodiversité, urgence que l'on peut comparer à l'urgence climatique mais qui, malheureusement, n'est pas encore reconnue. C'est à cette urgence que [PAGE 816] les initiants[NB]et[NB]toutes celles et ceux qui ont signé ce texte, veulent répondre.
Je me limiterai à quelques mots sur la question qui se pose souvent quand on veut s'engager dans ce genre de transition profonde, à savoir: est-ce que c'est tout simplement possible?
Je vais partir du principe que vous êtes toutes et tous convaincus du fait qu'il y a urgence en termes de biodiversité et de santé publique, mais que le point de discussion est de savoir si cette transition est possible ou pas.
J'aimerais vous rappeler que, dans notre pays, dans des milliers de fermes - 7000 fermes biologiques - cette transition est déjà réalisée. Beaucoup d'agricultrices et d'agriculteurs travaillent déjà en s'étant émancipés des pesticides de synthèse. C'est 14 pour cent, tout de même, de la surface agricole utile. Ces paysannes et ces paysans nous montrent chaque jour qu'un type de production sans pesticides est possible et que ça fonctionne!
Oui, il y a une baisse de rendement, c'est clair. Elle est évaluée à environ 20 pour cent - ce sont les chiffres de l'Institut de recherche de l'agriculture biologique. Mais je pense que cette baisse de rendement peut être compensée et qu'il y a des pistes pour y répondre. J'aimerais en citer trois.
Une première piste est la réduction du gaspillage: si on doit compenser une baisse de 20 pour cent du rendement liée à l'émancipation des pesticides, on pourrait commencer tout simplement à cesser de jeter à la poubelle 30 pour cent des aliments que nous produisons.
C'est une première piste, et je crois que c'est une piste simple et praticable que nous devons maintenant analyser. D'ailleurs le Conseil fédéral s'est fixé des objectifs dans ce domaine et je pense qu'en établissant une politique sérieuse de lutte contre le gaspillage, nous pouvons nous permettre d'être un peu moins sous pression en termes de productivisme.
Il y a un délai de dix ans pour réaliser cette transition. Une fois que l'on prend la décision ferme de l'entamer, comme on l'a fait pour les énergies renouvelables, eh bien on se donne les moyens d'investir dans l'innovation et de soutenir les milieux économiques concernés, en l'occurrence les agriculteurs, pour le sujet qui nous occupe ici. Je pense qu'une fois que l'on s'est fixé un objectif, même audacieux, même ambitieux - je conçois que c'est un objectif qui est ambitieux -, on se donne les moyens de l'atteindre, en investissant dans cette transition et en soutenant les acteurs économiques concernés.
Un troisième point que je voulais encore mentionner concerne les évolutions dans le domaine de la consommation. Je pense que nous sommes au-devant d'une transition également dans ce secteur, qui faciliterait probablement cette transition vers l'agroécologie. Actuellement, on assiste à une réduction progressive de la consommation de produits animaux. S'il y a une diminution des denrées issues de la production animale, les surfaces qui sont actuellement utilisées pour nourrir les animaux pourraient être utilisées pour nourrir les êtres humains.
C'est justement ce lien entre consommation et production que nous demandons notamment au Conseil fédéral d'étudier dans le cadre du postulat 20.3931, "Orientation future de la politique agricole", qui a été déposé par la Commission de l'économie et des redevances.
Voilà donc quelques pistes. On peut aussi objecter la question du prix. C'est vrai que, actuellement, le bio est plus cher que la production conventionnelle. On pourrait discuter des marges qui sont réalisées par certains commerces de détail dans ce domaine-là. Mais je me bornerai à vous citer simplement une étude de la Fédération romande des consommateurs, qui a examiné en détail les différents régimes alimentaires, le coût de ces différents régimes et le rapport entre bio et non-bio pour ces produits. Il s'avère qu'un régime bio flexitarien - qui est celui vers lequel nous devons tendre pour des raisons non seulement de santé publique, mais aussi de lutte contre le changement climatique - revient moins cher qu'un régime habituel - celui de la moyenne des Suisses actuellement - en non-bio. Donc il y a aussi une possibilité d'agir sur le prix en tenant compte de l'évolution des habitudes de consommation qui est déjà en cours. Je le répète, la population s'intéresse de plus en plus à réduire sa consommation de viande, à consommer local, à consommer des produits de saison et des produits bruts. Avec cette transition vers de nouvelles habitudes de consommation, on a aussi un impact sur le prix, ce qui fait que la production bio pourrait[NB]devenir[NB]économiquement acceptable pour les consommateurs.
Permettez-moi de dire encore quelques mots sur cette initiative que je trouve particulièrement intéressante, en l'occurrence en ce qui concerne la prise en compte des importations. Dans le postulat 20.3931 que la Commission de l'économie et des redevances a déposé dans le cadre des discussions sur la Politique agricole 2022 plus, il est demandé de tenir compte des importations. Cette initiative le fait, elle tient compte des importations en définissant des règles qui sont valables tant pour l'importation que pour la production locale. En évitant toute discrimination sur ce point-là, l'initiative vise à protéger la production agricole locale contre le dumping écologique, ce qui, je pense, est particulièrement pertinent et important. Elle protège ainsi la santé des consommateurs suisses, non seulement en adoptant une agriculture plus durable en Suisse, mais aussi en considérant l'impact des importations sur la santé publique des Suisses. Comme vous le savez, la Suisse importe aujourd'hui des produits alimentaires qui ont été traités avec des pesticides interdits dans notre pays, ce qui est particulièrement problématique - je crois que cela a été reconnu.
J'ai posé tout à l'heure la question de savoir s'il était possible d'adopter la perspective de cette initiative, et donc d'opérer une réelle transition d'un système de production agricole basé sur l'agrochimie à un système de production agricole basé sur l'agroécologie. Mais ne devrions-nous pas, chers collègues, nous poser la question inverse, qui est celle de savoir s'il est vraiment possible de continuer avec le système de production actuel? Combien de temps pouvons-nous continuer à travailler avec ce système agricole dépendant des pesticides? Nos eaux sont polluées, nos sols s'appauvrissent, le système pollinisateur est déjà perturbé. Dans ces conditions, le système de production que nous connaissons actuellement n'est pas durable, il ne peut pas se perpétuer sur le long terme. La vraie question que nous devons nous poser aujourd'hui est la suivante: ce système n'étant pas viable, par quel autre système pouvons-nous essayer de le remplacer?
Il n'y aurait pas plus de productivité, ni plus de rendements, ni un plus haut taux d'auto-approvisionnement dans un monde, dans une Suisse, où les eaux seraient définitivement polluées, où les sols seraient définitivement appauvris, et où le système pollinisateur ne fonctionnerait plus. Je pense que c'est à cette question-là que cette initiative nous force à faire face. C'est le mérite de cette initiative: d'une certaine manière, dans sa radicalité, elle nous permet de nous poser ces questions, et elle essaie d'y apporter une réponse. C'est ce qu'attendent des dizaines, des centaines, de milliers de citoyens.
Dans cette perspective que je vous recommande de soutenir ma proposition de minorité. Merci pour votre attention.