Fridez Pierre-Alain · Nationalrat · 2022-03-09
Fridez Pierre-Alain · Nationalrat · Jura · Sozialdemokratische Fraktion · 2022-03-09
Wortprotokoll
On s'acheminait vers un débat traditionnel sur le rapport sur la politique de sécurité de la Suisse, un rapport de qualité qui passe en revue les dangers réels qui menacent notre pays en prenant en compte les dangers nouveaux face auxquels notre pays est parfois mal préparé: cybermenaces, terrorisme, problèmes en lien avec le changement climatique susceptibles de menacer nos populations et nos infrastructures, pandémies - la petite nouvelle parmi les menaces, depuis longtemps annoncée mais peu prise en compte avant le printemps 2020.
Concernant les menaces internationales, le rapport établit un tour d'horizon très pertinent sur la situation qui prévalait à l'époque, avec toujours la mention de la Russie et de sa volonté de consolider une zone d'influence exclusive, en particulier le long de la frontière de l'ex-Union soviétique. Une Russie qui avait renforcé son potentiel militaire conventionnel, lequel restait cependant toujours largement inférieur à celui des forces de l'Otan, sauf pour l'arme nucléaire. L'analyse au chapitre 2.3.5 du rapport intitulé "Conflit armé" paraît pertinente. La seule menace gravissime envisageable, quoique jugée totalement improbable à l'époque, concernait un éventuel conflit aux confins de l'Europe entre la Russie et un adversaire non cité, mais avec une entrée en jeu de l'Otan. Et les répercussions potentielles sur la Suisse avaient été évaluées: cyberattaques et attaques par missile, désinformation, terrorisme, en précisant bien qu'une intervention terrestre directe contre notre territoire paraissait invraisemblable, même dans un tel scénario.
Et la fiction est devenue réalité. A la surprise quasi générale, la Russie a agressé militairement l'Ukraine le 24 février 2022, un jour qui fera date. Le malheur de l'Ukraine est d'être un Etat non aligné, seul aux portes de l'Otan et de l'Union européenne, sans puissance nucléaire.
Quelles sont les intentions véritables de Vladimir Poutine? Nul ne le sait. Mais quelles répercussions cela aura-t-il pour la sécurité de la Suisse? Selon d'aucuns, il faut acheter les F-35 sans délai, augmenter de 2 milliards de francs les moyens[NB]alloués à l'armée, avoir 20[NB]000 militaires de plus, acheter des blindés, des lance-mines. La crise ukrainienne est devenue une actualité propice pour faire peur et atteindre certains objectifs politiques.
Dans toutes les réflexions sur la sécurité, l'élément essentiel à prendre en compte est notre situation géographique très particulière au milieu du continent européen, au centre du dispositif de la plus grande alliance militaire au monde, l'Otan, qui surpasse militairement de très loin la Russie. Paradoxalement, aujourd'hui, notre sécurité est certainement renforcée par le réveil de l'Otan, qu'Emmanuel Macron considérait en situation de mort cérébrale fin 2019, avec le retour renforcé de Biden et des Etats-Unis, qui s'étaient recentrés sur la Chine. L'Europe de la défense semble enfin prendre son envol. Mais, il est vrai, nous courons certains risques, par exemple les attaques "cyber", dont les Russes sont spécialistes, alors que nous sommes encore des béotiens en la matière. Des missiles peuvent venir de loin et nous n'avons rien pour les contrer. Le système Patriot ne sera opérationnel que dans de nombreuses années. A quoi s'ajoute la menace nucléaire, contre laquelle on ne peut pas faire grand-chose.
Mais nous n'avons pas besoin de chars d'assaut et de lance-mines. Les Russes ne vont pas arriver chez nous, ou alors ils auront battu l'Otan. Le président Biden a été clair: si un centimètre carré du territoire d'un pays membre de l'Otan est attaqué, c'est tout l'Otan qui est attaqué, selon l'article 5 du Traité de Washington.
Et les F-35: quelle urgence? Au mieux, les appareils suisses ne seront construits que dès 2027 et livrés jusqu'en 2030, s'il n'y a pas de retards dans l'intervalle, car le président Biden a décidé, en signant le budget de la défense 2022, de faire changer le moteur de l'avion et de remplacer le système Alis (Autonomic Logistics Information System), un système informatique de gestion de l'avion. Il faut donc changer certaines pièces maîtresses de l'avion, alors que ce dernier accumule déjà tous les retards, tous les problèmes, tous les dépassements budgétaires.
Paradoxalement, l'agression lancée par la Russie devrait, en définitive, affaiblir durablement ce pays, une puissance militaire pauvre, très pauvre, avec le PIB de l'Espagne, et à qui il ne restera que l'arme atomique. Au ban des nations, sa situation socioéconomique va encore s'aggraver et elle calmera les velléités de ce pays au long cours.
Alors aujourd'hui, chers collègues, gardons notre calme, restons solidaires de nos pays voisins et de leurs sanctions et faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour soulager le peuple ukrainien ici et là-bas. Et réfléchissons à la manière d'envisager notre défense à l'avenir. Dans le concert des nations européennes, quel renforcement de notre collaboration est-il envisageable? Nous sommes théoriquement neutres, mais, en fait, nous avons choisi notre camp, celui des Etats démocratiques occidentaux.