Sommaruga Carlo · Ständerat · 2022-06-02
Sommaruga Carlo · Ständerat · Genf · Sozialdemokratische Fraktion · 2022-06-02
Wortprotokoll
Au-delà des arguments de politique financière qui justifient en fait le rejet de cette motion, et du fait que le ministre des finances, M. Ueli Maurer, a affirmé dans la presse que, contrairement à ce que l'on raconte, il n'y avait pas assez d'espace dans le cadre de la planification financière pour pouvoir augmenter progressivement le budget de l'armée à 1 pour cent du PIB d'ici 2030, j'aimerais développer quelques arguments.
J'aimerais d'abord répondre à notre collègue Thierry Burkart à propos du parallèle qu'il fait entre l'accroissement de l'aide au développement et la motion qui nous est soumise. Je rappelle que c'est en 1970 que la Suisse a pris l'engagement de porter l'aide publique au développement à 0,7 pour cent du PIB. C'est donc dire que cela fait cinquante ans que cela a été annoncé. Dans la situation que vous évoquez - 0,5 pour cent du PIB consacré à l'aide publique au développement -, il s'agissait simplement d'amener le gouvernement à respecter un certain nombre d'engagements qu'il avait pris, et qui consistaient à augmenter par étapes le budget alloué à l'aide au développement. Cette planification aurait pu être faite depuis fort longtemps, mais il y avait une volonté politique de ne pas le faire. Nous sommes donc dans une situation différente: comparaison n'est pas raison.
Ensuite, j'aimerais exposer deux considérations, l'une relative aux menaces auxquelles notre pays est confronté, l'autre concernant les défis sociaux et climatiques auxquels notre société est confrontée. Je dirai d'abord que depuis la décision du président ukrainien Zelensky de mobilisation générale de son peuple, le soutien sans faille à son armée contre l'agression de l'armée russe, son appel répété à l'ensemble des démocraties pour appuyer la défense des valeurs qu'il y a derrière la résistance de l'Ukraine à l'agresseur et soutenir militairement son pays, nous assistons en fait assez stupéfaits, il faut le dire, à une résistance exceptionnelle de l'armée et du peuple ukrainiens, qui a causé des pertes massives à l'armée russe. On parle d'environ 20[NB]000 hommes qui seraient tombés au combat du côté russe. On parle aussi d'une impressionnante destruction de matériel militaire entraînant l'abandon de certains objectifs de guerre initiaux fixés par Vladimir Poutine. Même si les troupes d'occupation russes concentrées dans les provinces de Donetsk et Louhansk avancent petit à petit, tous les experts militaires relèvent que les Russes paient le prix fort et que le bilan est particulièrement lourd en matériel militaire détruit.
Dans les faits, sous nos yeux se concrétisent avec une rapidité sidérante des objectifs qui étaient difficiles à percevoir il y a seulement deux mois, lorsque la Commission de la politique de sécurité adoptait la motion dont nous discutons. D'une part, la concrétisation de l'objectif militaire stratégique de l'Otan, qui consiste à affaiblir à long terme la puissance militaire de la Russie et donc la réduction de la menace militaire conventionnelle sur l'Europe et sur notre pays. D'autre part, l'objectif de l'Union européenne, qui vise une plus grande cohésion politique et militaire des Etats membres. Il en découle paradoxalement que, quelle que soit l'issue de la guerre d'agression en Ukraine, la menace militaire conventionnelle pour notre pays situé au coeur de l'Europe - au milieu de l'Union européenne et au milieu du dispositif de l'Otan - ne s'est pas accrue, mais s'est au contraire très probablement réduite.
Par contre, les menaces non territoriales telles que les cyberattaques sur les infrastructures critiques et les opérateurs économiques, les actes terroristes ou encore les campagnes de désinformation et de déstabilisation de nos démocraties sont des menaces toujours présentes, peut-être même renforcées par la guerre actuelle. Pour répondre efficacement à ces menaces actuelles et concrètes, il faut sortir du fétichisme du réduit national imposant une armée surdimensionnée avec pour conséquence une armée inadaptée aux vraies menaces et, comme cela a été dit tout à l'heure par l'un de nos collègues, des unités à moitié équipées. Les conditions sont données pour un vrai aggiornamento impliquant une révision des priorités stratégiques de notre armée. Notre pays a besoin d'une armée moins nombreuse, mais plus agile, bien équipée et mieux adaptée aux réelles menaces qu'elle doit affronter. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas une augmentation du budget de l'armée, mais une réaffectation des moyens financiers en fonction de cette nouvelle analyse qui doit être faite. Le rejet de la motion se justifie aussi en raison des défis non militaires auxquels est confronté notre pays et qui nécessitent un engagement financier important de la Confédération.
Ces défis sont d'une part la nécessaire réduction des primes d'assurance-maladie et des coûts de la santé - qui sont un facteur d'endettement de la population et de renonciation aux[NB]soins de nos concitoyens les plus fragiles économiquement -, c'est la nécessité d'assurer des retraites dignes pour l'ensemble de la population qui arrive à l'âge de la retraite plutôt que de demander une augmentation du temps de travail des femmes. C'est la dégradation des conditions de vie de notre population, confrontée à l'inflation et à l'augmentation rapide des coûts de l'énergie, avec pour conséquence une perte rapide du pouvoir d'achat.
C'est l'effort qu'il faut faire pour les réfugiés ukrainiens et pour la reconstruction du pays. C'est bien sûr, l'impérative et urgente transition de notre société, pour répondre aux changements climatiques, à la pollution et à l'effondrement de la biodiversité. La transition doit être socialement juste, ce qui implique un rôle financier accru des pouvoirs publics.
Soyons clairs: sans hausse d'impôts, l'augmentation du budget de l'armée menace de coupes douloureuses le secteur social, celui de la formation et d'autres domaines importants pour notre pays et pour le maintien de la cohésion sociale.
En résumé, rien ne justifie que, la tête dans le sac et sans une stratégie revisitée et redéfinie, des moyens nouveaux soient attribués et qu'il y ait une volonté d'augmenter le budget pour les années jusqu'à 2030.
Pour des raisons de bon sens, je vous propose donc de rejeter cette motion.