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Maillard Pierre-Yves · Nationalrat · 2023-06-05

Maillard Pierre-Yves · Nationalrat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2023-06-05

Wortprotokoll

J'aimerais rappeler, à l'occasion de ce débat, que nous fêtons cette année le 75e anniversaire de la création de l'AVS. A peine un an plus tôt, en 1947, dans cette même salle, M. le conseiller fédéral Walter Stampfli soutenait la création de cette assurance-vieillesse et survivants en proposant d'y affecter 4 pour cent de la masse salariale et la poursuite des APG qui avaient été introduites au début de la Deuxième Guerre mondiale. Le plan financier de l'époque prévoyait qu'à ces 4 pour cent de cotisations sociales s'ajouterait, pour la moitié des dépenses, un soutien de la Confédération. A l'époque, on considérait donc que 50 pour cent des dépenses seraient, à terme, financées par la Confédération.

Aujourd'hui, le Parti libéral-radical de 2023 propose d'augmenter massivement l'âge de la retraite, et sa conseillère fédérale veut baisser la part fédérale au financement de l'AVS à moins de 20 pour cent, alors qu'à l'époque, on pensait aller jusqu'à 50 pour cent. Pourquoi une telle évolution? Comment ceux qui ont contribué, avec le Parti socialiste et les syndicats, à créer cette oeuvre sociale, s'évertuent-ils aujourd'hui à l'éroder, à l'affaiblir? L'argument principal est l'argument démographique. C'est sur cet argument que cette initiative se focalise.

J'aimerais rappeler quelques chiffres: en 1950, selon l'Office fédéral de la statistique, il y avait dans notre pays 9,6 pour cent d'habitants de plus de 65 ans, et 59,8 pour cent qui avaient entre 20 et 64 ans, soit six personnes de 20 à 64 ans pour une personne de plus de 65 ans. Mais ces six personnes de l'époque ne cotisaient pas toutes à l'AVS, loin de là: la moitié d'entre elles étaient des femmes. Or, la majorité de ces femmes ne travaillaient pas pour un salaire. Elles travaillaient sans doute beaucoup, malgré tout, mais elles ne cotisaient donc pas à l'AVS.

Aujourd'hui, il y a 19 pour cent environ de personnes de 65 ans et plus et toujours environ 60 pour cent de personnes entre 20 et 64 ans, mais l'écrasante majorité des adultes d'aujourd'hui cotise. C'est la raison pour laquelle les finances de l'AVS sont saines. Voilà un rappel de l'élément démographique. Si tant est qu'on veuille parler de démographie, il faut le faire correctement et avec précision.

A l'époque aussi, en 1947, il y avait des opposants à l'AVS. Et je cite aux Jeunes libéraux-radicaux d'aujourd'hui ce que disaient ceux qui s'opposaient à l'idée même de créer l'AVS. Ils disaient aux citoyens, je cite une annonce de l'époque publiée dans la presse: "Savez-vous que dans vingt ans, le financement de l'AVS ne sera plus assuré."

Dès ses débuts, la faillite de l'AVS était annoncée par ceux qui s'opposent en fait à l'idée d'une solidarité nationale. Or, évidemment, vingt ans plus tard, l'AVS n'était pas en faillite. Au contraire, pendant les décennies qui ont suivi la création de l'AVS, dans un grand consensus, sans référendum, toutes les forces politiques ont augmenté les rentes. En termes réels, les rentes ont été triplées dans les décennies qui ont suivi la création de l'AVS, et l'âge de la retraite des femmes a été baissé de trois ans. A l'époque, on ne parlait pas d'augmenter l'âge de la retraite, mais on la baissait en réalité de trois ans pour les femmes.

Si les radicaux, les démocrates-chrétiens, les UDC de l'époque avaient écouté leurs descendants d'aujourd'hui, au lieu d'augmenter les rentes et de baisser l'âge de la retraite, ils auraient introduit un mécanisme infernal comme celui qu'on nous propose. Figurez-vous que s'ils avaient fait cela, nous aurions aujourd'hui des rentes AVS de quelques centaines de francs, et nous aurions un âge de la retraite de 71 ans.

Voilà comment ce petit exercice sain de simulation intellectuelle nous permet de voir à quel point cette proposition est hors-sol et ne tient compte que d'un aspect du débat sur les retraites. Elle ne tient compte que de la question démographique, et - comme je l'ai dit tout à l'heure - de manière trompeuse.

Il faut tenir compte évidemment de bien d'autres aspects. Il faut tenir compte de la productivité: pour chaque heure de travail, on produit aujourd'hui évidemment beaucoup plus de richesses qu'à l'époque. Il faut tenir compte de la réalité du marché du travail, comme l'a bien expliqué Flavia Wasserfallen, et surtout il faut tenir compte de la volonté politique.

Chères et chers collègues, la question est: qu'est-ce que nous voulons faire pour notre pays? Est-ce que nous voulons prolonger indéfiniment le temps de travail, comme le proposent les auteurs de cette initiative ou est-ce que nous voulons renforcer la solidarité?

Et j'aimerais rappeler une évidence: l'AVS n'est pas en faillite; l'AVS a une fortune de 47 milliards; l'AVS a fini l'an passé avec un bénéfice de répartition de 1,6 milliard de francs. Quand on veut introduire un mécanisme de frein à l'endettement, inspiré d'une Confédération qui a 70 milliards de dettes, pour l'introduire dans une oeuvre sociale qui a 47 milliards de fortune, on devrait se poser la question de savoir s'il est vraiment bien judicieux de penser importer ce genre d'outil.

Mesdames et Messieurs, il faut refuser cette initiative hors-sol, complètement déconnectée de la réalité de notre pays et, au contraire, recommencer, comment on l'a fait par le passé, à investir pour la solidarité et pour l'équilibre entre les générations.