Cornu Jean-Claude · Ständerat · 2003-09-24
Cornu Jean-Claude · Ständerat · Freiburg · Freisinnig-demokratische Fraktion · 2003-09-24
Wortprotokoll
Rassurez-vous, je n'entretiens pas une relation privilégiée avec ce breuvage, l'absinthe, qu'on appelle aussi artémise, fée verte, lait du Jura, ou mieux encore la morphine des poètes. Non, si je suis intervenu dans ce domaine, c'est sur demande de nos amis du Val-de-Travers et parce que je fais partie de la Commission de l'économie et des redevances qui est en charge de tels dossiers.
Vous savez que je suis un défenseur de la politique et de l'économie régionale, et la demande de lever l'interdiction légale de l'absinthe est appelée de ses voeux par l'Association Région Val-de-Travers. Je suis également un défenseur des AOC et des IGP - les indications géographiques protégées - et il est bien entendu impossible d'obtenir une AOC ou une IGP pour un produit qui est déclaré illégal.
L'initiative parlementaire a été cosignée par trente membres de notre Conseil. Tous les rapports publiés sont en faveur de la levée de l'interdiction de l'absinthe. Sur le plan international encore, il n'est pas indifférent que l'interdiction ait été levée en Allemagne en 1981 déjà. Les Allemands ont fixé la teneur limite en thuyone. En France, la fabrication d'un produit contenant de l'absinthe est possible. La dénomination ne peut être uniquement "absinthe", mais le mot peut y figurer. Depuis quelques années, l'absinthe dite de Pontarlier est produite en France et ce produit est une grande concurrence pour le Val-de-Travers et l'économie suisse. On trouve de plus en plus de produits similaires sur le marché international. L'absinthe est à la mode dans les meilleurs clubs de Londres, de Paris ou de Budapest. En matière de santé publique, on l'a aussi dit, la teneur en thuyone a été largement réglementée, les valeurs limites existent, les contrôles faits par la Régie fédérale des alcools sur des échantillons provenant de la production clandestine montrent que les quantités [PAGE 931] maximales admises de thuyone ne sont pas dépassées, même dans la production illégale.
Sur le plan économique, certains paysans du Val-de-Travers ont déjà recommencé à planter, pour la deuxième année consécutive, de la grande absinthe. Cette absinthe est supérieure à celle importée d'Allemagne ou produite sous serre. Les problèmes de santé publique sont inexistants et nous avons la possibilité de dynamiser l'économie du Val-de-Travers et de participer à la diversification des agriculteurs de la vallée.
Permettez-moi encore un dernier mot. Au Val-de-Travers, certains nostalgiques préféreraient maintenir l'interdiction. Ils pensent que l'illégalité fait largement partie de l'attractivité. Pour citer un article intéressant qui est paru dans "Le Temps" le 12 juillet dernier, on peut poser la question autrement: "Le mythe est-il soluble dans la légalité?" Eh bien, la réponse est claire: "Le mythe est largement antérieur à l'interdiction. Il remonte au XIXe siècle, quand les artistes parisiens se sont appropriés la morphine des poètes. Vers 1830, les romantiques du quartier latin et du Palais Royal, Musset en tête, sont les premiers à succomber à son charme vénéneux. La célébrissime oreille coupée de Van Gogh reste elle aussi liée aux effluves d'absinthe. En décembre 1888, après une violente dispute avec Gauguin, le peintre, méchamment ivre, se tranche un morceau de l'oreille dont, dit la légende, il fera cadeau à une prostituée. Toulouse-Lautrec était lui aussi un consommateur assidu de bleue."
Cela dit, la légalisation et l'IGP ne sont pas synonymes d'arrêt de mort pour les clandestins. Bien sûr, ça va en éliminer quelques-uns, mais les autres s'adapteront et ainsi, tout le monde sera sur un pied d'égalité. "Last but not least", aujourd'hui, ceux qui produisent de l'absinthe légalement sont les seuls à payer la TVA, des impôts et une concession de distillation: c'est encore un argument pour donner suite à l'initiative parlementaire.