Maillard Pierre-Yves · Nationalrat · 2003-12-17
Maillard Pierre-Yves · Nationalrat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2003-12-17
Wortprotokoll
Le pire ennemi du débat politique, c'est le lieu commun. Je dois dire qu'après avoir entendu Monsieur Beck, j'en suis particulièrement convaincu. Tout débat qu'on mène sur le service public est immédiatement piégé dans le lieu commun suivant: ceux qui critiquent la façon dont les restructurations sont menées, ceux qui critiquent les aberrations que nous constatons sur le terrain, sont immédiatement qualifiés de défenseurs de la marine à voile, du train à vapeur ou des chevaux de course, quand ce n'est pas des diligences!
Chers collègues, à force de caricaturer systématiquement ce débat de cette manière, vous êtes en train de devenir sourds à ce qui se passe et à ce que vivent les gens. Je l'ai vécu dans un autre débat où, chaque fois qu'on posait quelques questions sur la logique de la libéralisation du secteur électrique, on était quasi considéré comme un dinosaure. Il faut lire maintenant dans la presse économique que ce sont les industriels d'Europe qui ont peur et qui demandent davantage de régulation dans le secteur électrique parce que, simplement, ils ont peur, premièrement, de voir exploser les prix et, deuxièmement, de manquer d'électricité. Alors, Monsieur Beck, s'il vous plaît, maintenant ça suffit! Parlons concrètement des problèmes.
Quels sont les problèmes, chers collègues? L'un des problèmes, c'est qu'Ubu roi s'est installé à la tête de la plus grande entreprise du pays. Je me suis posé une fois très concrètement la question suivante: d'où vient ce fameux déficit du réseau d'offices postaux, parce que, après tout, c'est de ça qu'on parle? Cette initiative résulte du grand mouvement qui s'est produit dans la population contre la restructuration du réseau d'offices postaux. Et pourquoi restructure-t-on ce réseau? Parce qu'on nous a dit qu'il faisait un déficit; on a cité le chiffre de 600 millions de francs.
Très factuellement, je me suis demandé comment on était arrivé à ce déficit. J'ai posé la question, dans la salle des pas perdus, à Monsieur Ulrich Gygi qui est venu avec ses experts qui m'ont expliqué comment le déficit avait été calculé. Chers collègues, peut-être que plus que les souvenirs de la marine à voile, ce calcul vous intéressera.
Comment a-t-on calculé ce déficit? C'est très simple. On m'a dit: "Voyez-vous, pour livrer une lettre dans un office postal, l'opération dure environ 9 secondes et 6 chiffres après la virgule" -, déjà là, j'étais un peu méfiant, je me suis dit que des esprits sereins auraient peut-être arrondi après le deuxième chiffre après la virgule - "alors que jeter la même lettre dans une boîte aux lettres, cela dure 2 secondes et 6 chiffres après la virgule. Il y a donc 7 secondes d'écart. On calcule les coûts du personnel que représentent ces 7 secondes et cela fait le déficit du réseau postal dans l'acheminement des lettres. C.Q.F.D."
La conclusion que l'on doit donc en tirer, c'est que pour supprimer ce déficit, il ne faut pas restructurer 10 ou 20 pour cent du réseau d'offices postaux, il faut le supprimer en entier. Si on calcule de cette façon, il faut supprimer tout le réseau d'offices postaux, ainsi on n'aura plus que des boîtes aux lettres et le déficit n'existera plus. Puis j'ai répliqué: "Mais enfin, dans les offices postaux, on ne fait pas que de livrer des lettres, on a aussi un certain nombre de prestations qui sont assurées pour Postfinance, par exemple, qui, elle, est bénéficiaire. Comment est-ce que vous calculez le prix que paie Postfinance au réseau d'offices postaux?" On m'a répondu: "C'est simple. Le chef du réseau d'offices postaux dit un prix, le chef du réseau Postfinance dit un prix." "Et si ces deux prix diffèrent", ai-je demandé, "que se passe-t-il?" Alors, le directeur de la Poste m'a dit: "Eh bien, je tranche."
Voilà comment on arrive à la fin à 600 millions de francs de déficit et voilà comment on met en mouvement toute cette affaire de restructuration du réseau postal. Ce n'est que de la pure bureaucratie, il n'y a aucune vérité économique là-derrière. Ce qui importe, c'est de constater que la Poste, globalement, a accumulé jusqu'à aujourd'hui des bénéfices, peut-être modestes, mais des bénéfices quand même, alors même qu'on l'a privée du financement croisé de Swisscom. Cela, c'est la vérité économique.
L'autre vérité économique, c'est que cette restructuration va coûter bien davantage qu'elle ne va rapporter. Je prends un seul exemple, mais vous en connaissez tous et, Monsieur Beck, je suis sûr que vous en connaissez vous aussi. On m'explique qu'à Lausanne, il faut supprimer la poste de Chauderon, que l'on a équipée à grands frais il n'y a pas trois ou quatre ans du tout dernier cri parce qu'elle se situe au centre-ville. Quand je vois que l'on fait vingt minutes de queue en moyenne pour pouvoir se faire servir dans cette poste et que l'on m'explique qu'on va fermer ce bureau de poste pour en construire un nouveau, prétendument pour faire des bénéfices ou pour économiser de l'argent, je prétends que l'esprit le plus rationnel ne peut pas comprendre ce qui se passe.
La Poste est dirigée par des gens qui, à mon avis, manquent de la plus élémentaire rationalité; c'est la dignité de ce Parlement de le leur dire. Malheureusement, il faut passer par une initiative qui est bien modeste, qui ne remet pas la définition du monopole, comme peut-être on aurait dû le faire, aux mains du Parlement. C'est un acte modeste, modéré, par lequel les citoyens sont en train de nous dire: il se passe n'importe quoi dans cette entreprise!
Notre dignité, c'est d'entendre ce message et d'inviter la population à accepter cette initiative.