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Sommaruga Carlo · Nationalrat · 2008-06-12

Sommaruga Carlo · Nationalrat · Genf · Sozialdemokratische Fraktion · 2008-06-12

Wortprotokoll

"Les spéculateurs mondiaux jouent avec la vie des populations. Il faut tout faire pour casser ce phénomène et fluidifier les échanges." Cette phrase n'a pas été prononcée par un altermondialiste, mais par Joseph Daul, le président du groupe du Parti populaire européen (démocrates-chrétiens) et des démocrates européens au sein du Parlement européen, la première formation de droite de l'Assemblée parlementaire européenne, et cela après les émeutes qui ont secoué 35 pays suite à l'explosion des prix des denrées alimentaires. Il n'est pas le seul à dénoncer le rôle des spéculateurs dans la crise alimentaire mondiale.

Certes, l'augmentation de la demande mondiale de céréales, l'augmentation de la consommation de viande, le détournement croissant de terres pour la production d'agrocarburants participent au scandale de la crise alimentaire, mais le rôle des spéculateurs est incontesté. Le 10 juin dernier, la Commodity Futures Trading Commission, l'organe américain de régulation des marchés dérivés de matières premières, a créé un groupe de travail (task force) ayant pour tâche d'examiner le comportement des investisseurs et des négociants (traders) dans les marchés des matières premières (commodities). Cette décision fait écho aux préoccupations du Sénat américain, mais surtout au rapport présenté par Michael B. Mukasey, ministre américain de la justice, qui a dénoncé le crime organisé ou, plutôt, ses agents financiers qui sont venus se loger dans les fonds spéculatifs (hedge funds) et qui, compte tenu des milliards de dollars qui circulent, y blanchissent de l'argent.

Selon les estimations conservatrices du président de la Banque mondiale, Robert B. Zoellick, la part spéculative des prix des denrées alimentaires - comme le riz, le blé ou le maïs - est de 37 pour cent. Lors de la Conférence internationale sur la sécurité alimentaire tenue à Rome du 3 au 5 juin derniers, diverses propositions ont été formulées pour combattre la spéculation qui affame des centaines de millions de personnes. Ainsi, le ministre italien des Affaires étrangères, Monsieur Frattini, a concrètement proposé la constitution d'un mécanisme international pour créer des stocks stratégiques à utiliser en cas d'urgence. Il s'agirait d'une sorte de banque ayant un rôle régulateur sur les prix et qui réduirait les risques de spéculation.

Or le Conseil fédéral, en réponse aux interpellations urgentes, ne s'engage pour aucune proposition concrète et se contente d'affirmer qu'il serait prêt - je souligne l'emploi du conditionnel - à soutenir les efforts internationaux d'analyse des mécanismes spéculatifs. C'est plus qu'insuffisant au moment où de manière incompréhensible un ministre cantonal des finances, en accord avec le Département fédéral des finances, veut dérouler le tapis rouge, sur le plan fiscal, à ces "hedge fonds" dont la responsabilité dans la crise actuelle est dénoncée de toutes parts.

La Confédération doit examiner bien plus attentivement les activités et le rôle des "traders" de la place de Genève. Rappelons que celle-ci est la première place mondiale dans le négoce des céréales, du riz et est leader européen pour le coton. Le Conseil fédéral abdiquerait-il à toute intervention dans ce champ pour ne pas déplaire aux 300 sociétés de négoce (trading) implantées en Suisse romande et au bout du lac Léman, parmi lesquelles Cargill, Glencore, Addax, Gunvor - et j'en passe - et qui réalisent un chiffre d'affaires annuel de 300 milliards de dollars.

Pour le groupe socialiste, il faut certes des enquêtes, mais aussi des mesures concrètes et rapides pour combattre la spéculation qui confisque les avantages financiers générés par la tendance du marché, aux dépens des petits producteurs - qui sont le maillon essentiel de la relance de la production agricole - et aux dépens des investissements d'infrastructure indispensables - dont les pays les plus pauvres ont grand besoin pour permettre l'accès au marché de leurs petits producteurs. Dans ce sens, le Conseil fédéral doit s'engager activement et obtenir une révision effective des politiques financières des institutions de Bretton Woods.

La magie de la main invisible et les recettes fondées sur les dogmes néolibéraux du Consensus de Washington ont fait long feu, comme le souligne le rapport que vient de publier le 28 mai dernier la commission internationale "Croissance et développement", présidée par le Prix Nobel d'économie Michael Spence. Par ses relais au sein des institutions de Bretton Woods, la Suisse doit contribuer à ce que l'on tourne la page des programmes d'adaptation structurels favorisant essentiellement les industries exportatrices au détriment des petits producteurs et des marchés locaux. Dans une perspective pragmatique, la Suisse doit favoriser le renforcement du rôle de l'Etat dans le cadre non seulement des politiques de contrôle financier, mais aussi des politiques agricole et sociale des pays du Sud tournés vers les besoins des populations locales. Il ne faut plus se fonder sur le seul indicateur macroéconomique de la croissance.

Le groupe socialiste s'attend à ce que le Conseil fédéral mène une politique plus courageuse et incisive, une politique qui fasse passer le droit à l'alimentation avant les bénéfices spéculatifs, sinon dans dix ans nous en serons toujours au même point.