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Décision

GE.2019.0189

CDAP - GE.2019.0189 - 2020-04-27 - A._____ /Cour administrative du Tribunal cantonal, B.__, C.__, D._____

27 avril 2020Français26 min

complétés le 4 mars 2019 à la demande de la Cour administrative, que l'avocat B.________

Source vd.ch

Faits

Vu les faits suivants:

A.

E.________, né en 1935, a eu deux enfants – D.________ et C.________ –

d'un premier mariage. En 1988, il a conclu avec sa première épouse, F.________,

un pacte successoral aux termes duquel ils s'instituaient héritiers l'un de

l'autre. Chacun des époux instituait en outre ses descendants à égalité entre

eux comme héritiers en cas de prédécès de l'un d'eux.

En 2005, E.________ a épousé en secondes noces A.________.

Ce mariage a été dissous par un divorce du 31 janvier 2007 après une procédure

judiciaire conflictuelle dans laquelle les intérêts d'E.________ étaient

défendus par l'avocat B.________.

Le 27 novembre 2013, E.________ s'est remarié avec A.________.

Alors qu'il aurait été atteint dans sa santé psychique, il a par la suite pris

plusieurs dispositions à cause de mort en faveur de cette dernière et réduit

ses descendants à leur réserve.

E.________ est décédé le 22 août 2016. Sa fortune au

moment de son décès serait évaluée à ** millions de francs.

Un litige sur le règlement de la succession oppose

depuis lors les enfants d'E.________ à leur belle-mère.

B.

Par requête du 28 janvier 2019, l'avocat B.________ a sollicité de la

Cour administrative du Tribunal cantonal (ci-après: la Cour administrative ou

l'autorité intimée) d'être libéré du secret professionnel afin de pouvoir

transmettre ses dossiers concernant E.________ à D.________ et C.________ sur

la demande de ces derniers.

Il ressort des motifs de cette requête, tels que

complétés le 4 mars 2019 à la demande de la Cour administrative, que l'avocat B.________

a indiqué détenir des informations sur l'interprétation des dispositions

successorales prises par E.________ avant son mariage avec A.________. Selon

lui, le contenu de ses dossiers pourrait être utile aux enfants d’E.________

pour faire valoir leurs droits dans le cadre de la succession vis-à-vis de la

nouvelle épouse de celui-ci, notamment pour faire annuler des dispositions pour

cause de mort prises par E.________ peu avant son décès. L’avocat B.________ a

également indiqué détenir des informations sur les relations personnelles entre

son ancien client et son épouse, notamment de prétendus épisodes de violence,

qui pourraient accréditer l'existence de motifs d'indignité successorale. Selon

l'intéressé, les informations contenues dans ses dossiers, notamment les notes

de conférences, permettraient en outre à C.________ de défendre ses intérêts

dans le cadre d'une plainte pénale pour calomnie déposée par le fils d'A.________.

Dans leurs déterminations du 4 avril 2019, D.________

et C.________ ont fait valoir, par l'intermédiaire de leur conseil, que les

informations et documents que pourrait détenir l'avocat B.________ revêtaient

une importance déterminante dans le cadre du litige successoral les opposant à A.________,

notamment pour avoir des éléments supplémentaires pour interpréter les

dispositions à cause de mort prises par le défunt, éléments que seul l’avocat B.________

serait à même de connaître.

Appelée par la Cour administrative à participer

à la procédure, A.________ s'est opposée le 20 mai 2019 par l'intermédiaire de

son conseil à la levée du secret professionnel de l'avocat B.________. En

substance, elle a fait valoir que les informations relatives à l’état de santé

d’E.________ et aux relations entre ce dernier et son épouse relevaient de la

sphère privée du défunt, ce qui s’opposait à la levée du secret. Selon elle,

les éléments du dossier de l’avocat B.________ ne seraient pas pertinents pour

établir des faits datant de près de dix ans après la fin de son mandat.

L’avocat B.________ a maintenu ses conclusions

dans sa réplique du 29 mai 2019. Selon lui, la transmission de ses dossiers aux

enfants d’E.________ revêtirait un intérêt particulier dans le cadre du procès

civil opposant ces derniers à leur belle-mère dans lequel ils demandent

l’annulation des dispositions à cause de mort en faveur de celle-ci et se

fondent sur le caractère contraignant du pacte successoral de 1988 passé entre E.________

et sa première épouse. Vu les montants importants en jeu, il existerait un

intérêt prépondérant à ce que les descendants d’E.________ soient complètement

renseignés, en particulier sur la nature des relations entre celui-ci et sa seconde

épouse. Celle-ci n’invoquerait en outre aucun intérêt concret pour s’opposer à

la levée du secret professionnel. Il demande également à pouvoir renseigner C.________

pour les besoins de la procédure pénale dirigée contre elle dès lors qu’ A.________

ne paraissait pas s’opposer à la levée du secret professionnel dans cette

mesure.

Le 6 juin 2019, D.________ et C.________ ont

fait valoir que leur intérêt dans le cadre successoral l’emportait sur

l’intérêt au maintien du secret. Le contexte du divorce entre E.________ et A.________

pourrait en effet avoir une incidence pour interpréter les très nombreuses

dispositions à cause de mort prises par celui-là. Ils ont en outre indiqué

avoir ouvert action devant la Chambre patrimoniale cantonale pour faire valoir

leurs droits successoraux contre leur belle-mère.

C.

Par décision du 9 juillet 2019, la Cour administrative du Tribunal

cantonal a disjoint les requêtes de levée du secret professionnel en ce

qu’elles concernaient respectivement le litige civil et le litige pénal, objet

d’une autre décision, et a délié l’avocat B.________ du secret professionnel

« dans la mesure nécessaire à la résolution du conflit successoral

opposant D.________ et C.________ à A.________ ». En substance, la

Cour administrative a considéré que l’intérêt des héritiers à la résolution du

litige successoral constituait en principe un élément prépondérant justifiant

la levée du secret professionnel. Peu importait que la troisième héritière, A.________,

s’opposait en l’occurrence à la levée du secret. Selon la Cour administrative,

les informations détenues par l’avocat B.________ ne seraient toutefois pas

déterminantes s’agissant de l’interprétation du pacte successoral conclu en

1998 entre E.________ et sa première épouse. En revanche, le témoignage de

l’intéressé sur les relations entre son ancien client et sa seconde épouse,

notamment sur la manière dont celle-ci aurait pu se comporter avec lui sur le

plan financier et aurait pu faire preuve de violence à son égard, pourrait être

utile pour savoir si les dispositions prises par E.________ en faveur d’ A.________

doivent ou non être annulées.

D.

Par mémoire du 10 septembre 2019, A.________ (ci-après : la

recourante) a saisi la Cour de droit administratif et public du Tribunal

cantonal (CDAP) d’un recours contre cette décision en concluant à son

annulation et au rejet de la requête de levée du secret professionnel de

l’avocat B.________.

Dans sa réponse du 10 octobre 2019, la Cour

administrative a conclu au rejet du recours et à la confirmation de la décision

attaquée.

Dans leurs déterminations du 11 novembre 2019, D.________

et C.________ ont conclu au rejet du recours et à la confirmation de la

décision attaquée. Ils ont en outre produit la demande qu’ils ont adressée le

21 février 2018 à la Chambre patrimoniale cantonale.

Le 11 novembre 2019, l’avocat B.________ a déposé

des déterminations aux termes desquelles il conclut au rejet du recours et à la

confirmation de la décision attaquée.

La recourante n’a pas déposé de réplique dans le

délai qui lui a été imparti à cet effet.

E.

La Cour a statué sans ordonner d’autres mesures d’instruction.

Considérants

1.

Il convient d'examiner à titre préliminaire la recevabilité du recours.

a) La recourante conteste une décision levant le

secret professionnel de l’ancien avocat de son époux - aujourd’hui décédé -

dans la mesure nécessaire à la résolution du conflit successoral l’opposant aux

enfants de ce dernier.

aa) Aux termes de l'art. 75 LPA-VD, a

qualité pour former un recours toute personne physique ou morale ayant pris

part à la procédure devant l'autorité précédente ou ayant été privée de la

possibilité de le faire, qui est atteinte par la décision attaquée et qui

dispose d'un intérêt digne de protection à ce qu'elle soit annulée ou modifiée

(let. a), ainsi que toute autre personne ou autorité qu'une loi autorise à

recourir (let. b).

Selon l’art. 321 ch. 2 CP, seul le

détenteur du secret peut s’adresser à l’autorité compétente pour demander la

levée du secret professionnel. C’est d’ailleurs le cas en l’espèce. D’autres

parties – notamment le maître du secret – peuvent toutefois être amenées à

participer à la procédure devant l’autorité compétente pour garantir le respect

de leur droit d’être entendu (cf. François Bohnet/Vincent Martenet, Droit de la

profession d’avocat, Berne 2009, n. 194 ; Benoît Chappuis, Les

droits des tiers dans la procédure de levée du secret: l'ATF 142 II 256 in

Revue de l'avocat 2018, p. 504 ss, spéc. p. 505).

S’agissant de la procédure de recours,

le Tribunal fédéral a reconnu la qualité pour recourir du maître du

secret contre une décision de l’autorité de surveillance levant le secret

professionnel du détenteur (arrêts TF 2C_1127/2013 du 7 avril 2014, consid.

1.

;2C_587/2012 du 24 octobre 2012, consid. 2.5). Dans un arrêt plus récent

(arrêt 2C_215/2015 du 16 juin 2016, consid. 1.2.2 publié in ATF 142 II 256,

traduit in JdT 2017 I 135), le Tribunal fédéral a également admis la qualité

pour recourir d’un tiers qui n’est ni le détenteur du secret ni le maître du

secret contre une décision refusant la levée du secret professionnel. Il

s’agissait en l’espèce d’un médecin qui avait requis le témoignage de l’un de

ses confrères pour résister à une action en responsabilité civile. Selon le

Tribunal fédéral, la partie qui a requis le témoignage d’une personne soumise

au secret professionnel a un intérêt digne de protection à ce que celle-ci

puisse s’exprimer dans le cadre du procès. Dans un arrêt récent, la Cour de

céans a admis, en se référant à cette jurisprudence, la qualité pour recourir de

potentiels héritiers contre une décision de l’autorité de surveillance refusant

de lever le secret professionnel d’un notaire (arrêt GE.2018.0034 du 26 mars

2019, consid. 1b).

bb) En l’espèce, la recourante s’oppose à la levée

du secret professionnel de l’avocat B.________ en faisant valoir au moins

implicitement que celle-ci pourrait nuire à ses intérêts dans le litige

successoral qui l’oppose aux enfants du défunt.

Certes, il ne résulte pas du dossier, en

particulier pas de la demande introduite devant la Chambre patrimoniale

cantonale par ces derniers, que ceux-ci entendent citer l'avocat B.________ à

titre de témoin ou requérir la production de pièces en sa possession pour faire

valoir leurs droits dans la succession d'E.________. D.________ et C.________

ont toutefois exposé dans le cadre de la procédure devant la Cour

administrative que les informations et dossiers détenus par l'avocat B.________

"pourraient avoir une incidence capitale" dans le cadre du

procès civil qui les oppose à la recourante. Autrement dit, les enfants d'E.________

envisagent clairement d'utiliser les informations en principe couvertes par le

secret professionnel dans le cadre du litige successoral qui les oppose à leur

belle-mère. On en infère que la décision attaquée, dans la mesure où elle délie

l'avocat B.________ dans la mesure nécessaire à la résolution de ce litige

successoral, est de nature à directement porter atteinte aux intérêts de la

recourante. En effet, par analogie avec celui qui a un intérêt à sa levée, tout

tiers qui a un intérêt particulier et digne de protection au maintien du secret

doit également se voir reconnaître la qualité pour recourir contre la décision

rendue (dans le même sens Chappuis, op. cit., p. 508).

cc) Il résulte de ce qui précède que la recourante

doit se voir reconnaître la qualité pour recourir contre la décision attaquée.

d) Dirigé contre une décision rendue par la Cour

administrative du Tribunal cantonal, compétente selon l’art. 36 al. 1 let. g du

règlement du 13 novembre 2007 d’administration de l’ordre judiciaire

(RAOJ ; BLV 173.01.3) pour délier un avocat du secret professionnel, qui

n'est pas susceptible de recours devant une autre autorité et formé en temps

utile compte tenu des féries courant du 15 juillet au 15 août, le recours

satisfait pour le surplus aux autres exigences formelles posées par la loi si

bien qu'il convient d'entrer en matière sur le fond (art. 79, 92, 95, 96 et 99

LPA-VD).

2.

La recourante fait valoir une violation de son droit d’être entendue

qu’il convient d’examiner préalablement. Elle soutient que la décision attaquée

est viciée et doit être annulée parce que les déterminations de l’avocat

requérant du 29 mai 2019 et celles des tiers intéressés du 6 juin 2019 ne lui

ont pas été transmises par l’autorité intimée.

a) Compris

comme l'un des aspects de la notion générale de procès équitable au sens de

l'art. 29 Cst., le droit d'être entendu garantit notamment au justiciable le

droit de s'expliquer avant qu'une décision ne soit prise à son détriment, de

prendre connaissance de toute argumentation présentée au tribunal et de se

déterminer à son propos, dans la mesure où elle l'estime nécessaire, que

celle-ci contienne ou non de nouveaux éléments de fait ou de droit, et qu'elle

soit ou non concrètement susceptible d'influer sur le jugement à rendre (ATF

138.

I 154 consid. 2.3.3 p. 157; 137 I 195 consid. 2.3.1 p. 197). Il appartient

aux parties, et non au juge, de décider si une prise de position ou une pièce

nouvellement versée au dossier contient des éléments déterminants qui appellent

des observations de leur part. Toute prise de position ou pièce nouvelle versée

au dossier doit dès lors être communiquée aux parties pour leur permettre de

décider si elles veulent ou non faire usage de leur faculté de se déterminer

(ATF 139 I 189 consid. 3.2 p. 192 et les références; cf. en outre les arrêts de

la Cour européenne des droits de l'homme dans les causes Schaller-Bossert

contre Suisse du 28 octobre 2010 § 39 s. et Nideröst-Huber contre Suisse du 18

février 1997, Recueil CourEDH 1997-I p. 101 § 24). Dans les procédures

judiciaires, ce droit existe que la cause soit ou non soumise à l'art. 6 par. 1

CEDH, l'art. 29 Cst. devant, sous cet angle, être interprété de la même manière

(ATF 138 I 154 consid. 2.3.3 p. 157).

La

violation du droit d'être entendu commise en première instance peut être

guérie si le justiciable dispose de la faculté de se déterminer dans la

procédure de recours, pour autant que l'autorité de recours dispose d'un plein

pouvoir d'examen, en fait et en droit (ATF 135 I 279 consid. 2.6.1

p. 285; 133 I 201 consid. 2.2 p. 204; 132 V 387 consid. 5.1

p. 390, et les arrêts cités).

b) En l’espèce, l’autorité intimée ne

conteste pas avoir rendu la décision attaquée sans avoir transmis à la

recourante les écritures déposées par les tiers intéressés postérieurement à la

sienne. Ce faisant, elle a violé le droit d’être entendu de la recourante.

Cela étant, cette violation peut être

considérée comme étant réparée dès lors que la recourante pouvait consulter le

dossier produit par l’autorité intimée, qui contient les écritures qui ne lui

ont pas été communiquées en première instance, et que la cour de céans dispose

d’un plein pouvoir d’examen en fait et en droit.

Ce grief doit dès lors être rejeté.

3.

Il convient d'examiner le bien-fondé de la levée du secret professionnel

prononcée par la décision attaquée.

a) Selon l’art. 321 al. 2 CP, la

révélation d’un secret professionnel ne sera pas punissable si elle a été faite

avec le consentement de l’intéressé ou si, sur la proposition du détenteur du

secret, l’autorité supérieure ou l’autorité de surveillance l’a autorisée par

écrit. Selon l’art. 13 de la loi fédérale du 23 juin 2000 sur la libre

circulation des avocats (LLCA ; RS 935.61), l’avocat est soumis au secret

professionnel pour toutes les affaires qui lui sont confiées par ses clients

dans l’exercice de sa profession; cette obligation n’est pas limitée dans le

temps et est applicable à l’égard des tiers. Le fait d’être délié du secret

professionnel n’oblige pas l’avocat à divulguer des faits qui lui ont été

confiés.

Selon la jurisprudence, l’obligation

de garder le secret vaut également à l’encontre des héritiers du client,

lesquels ne jouissent d’aucune prérogative particulière à cet égard ;

l’avocat d’une personne décédée est tenue de leur opposer le secret

professionnel (ATF 135 III 597, consid. 3 et réf. citées). La question

est plus controversée en doctrine, certains auteurs admettant que les héritiers

ont le pouvoir de délier le maître de son secret pour toutes les informations

liées aux droits patrimoniaux en relation avec la succession (cf. François

Bianchi, Demandes de renseignements dans le cadre d’une succession :

l’avocat et le notaire peuvent-ils opposer leur secret professionnel?, in

not@lex 3/12, p. 85 ss, spéc. p. 88 et les réf. citées; Cécile Faessler,

Le secret professionnel du notaire et le droit aux renseignements des

héritiers, in not@lex 3/12, p. 108 ss, spéc. p. 118 ss et les réf. citées, qui

considère que les droits liés au secret professionnel sont de nature strictement

personnelle et ne passent pas aux héritiers; Antoine Eigenmann, Successions

et secrets, in Journée de droit successoral 2019, édité par Paul-Henri

Steinauer/Michel Mooser/Antoine Eigenmann, p. 93 ss, n. 44 ss lequel

rejette également cette idée). Peu importe en l’espèce dès lors que le maître

du secret a demandé lui-même à l’autorité de surveillance de pouvoir être

libéré de celui-ci.

L'art. 321 ch. 2 CP ne définit pas les

conditions auxquelles l'autorité compétente peut lever le secret professionnel.

Selon la jurisprudence et la doctrine, il faut faire une pesée des intérêts en

jeu et l’autorisation ne doit être accordée que si les intérêts publics ou

privés à la divulgation l’emportent clairement (ATF 142 II 307, consid.

4.3.3

; TF 2C_704/2016 du 6 janvier 2017, consid. 3.2 ;2C_215/2015

du 16 juin 2016, consid. 5.1 ; Walter Fellmann,

Anwaltsrecht, 2ème éd., n. 601 ; plus restrictif Schiller,

Schweizerisches Anwaltrecht, 2009, n. 624 ss). En effet, l’intérêt au

secret professionnel tel que celui des avocats est en soi considéré par la loi

comme un intérêt important en face duquel l’intérêt à l’établissement de la

vérité matérielle ne prime pas (TF 2C_215/2015 du 16 juin 2016 consid. 5.1. non

publié in ATF 142 II 256 et les références).

Le Tribunal fédéral ne s’est jusqu’ici

pas clairement prononcé sur la question de savoir si la préservation des

intérêts des héritiers – ou de certains d’entre eux – pouvait constituer un

intérêt prépondérant justifiant la levée du secret professionnel de l’avocat.

Dans deux décisions (du 17 mai 2005 in RJN 2005, p. 299 et du 23 août 2005

in RJN 2005, p. 300), l’autorité de surveillance des avocats neuchâteloise

a admis la levée du secret professionnel pour permettre à des avocats de

témoigner dans le cadre de procès civil opposant des héritiers de leur ancien

client. Dans le deuxième cas, le témoignage de l’avocat pouvait revêtir un

aspect décisif sur l’existence d’un vice de la volonté du de cujus lorsque

celui-ci avait pris des dispositions à cause de mort.

La doctrine émet des avis nuancés. Selon

Bohnet/Martenet (op.cit., n. 1919), l’intérêt des héritiers à un partage

équitable de la succession est considéré comme prépondérant mais ces auteurs

précisent que « un poids particulier devrait en revanche être accordé

aux faits portant sur des droits hautement personnels ». Pour Faessler

(op. cit., p. 123), l'intérêt des héritiers à un partage équitable de la

succession ne l'emporte pas toujours sur l'intérêt au maintien du secret,

l'autorité de surveillance devant procéder à une balance des intérêts dans

chaque cas d'espèce. Selon Eigenmann (op. cit, n. 54), les informations

relatives à la sphère intime du défunt ne devraient pas être par principe

exclues dans la mesure où elles peuvent jouer un rôle dans les intérêts patrimoniaux

des héritiers. Seules les informations relevant de la simple curiosité ne

devraient pas être révélées.

On relèvera encore que, selon

la jurisprudence, l’autorité compétente pour autoriser la levée du secret doit

déterminer non seulement envers qui, mais aussi dans quelle mesure le secret

doit être levé de manière à sauvegarder la sphère intime du défunt (TF

2C_37/2018 du 15 août 2018, consid. 6.4.2).

b)

aa) En l'espèce, l’avocat B.________ a requis la

levée de son secret professionnel pour remettre à D.________ et C.________, à

la demande de ces derniers, ses dossiers en lien avec ses mandats pour E.________

au motif qu’ils contiendraient des éléments leur permettant de contester les

dispositions à cause de mort prises par ce dernier en faveur de la recourante

voire de faire valoir des motifs d’indignité de celle-ci. Quant à la décision

attaquée, elle laisse s’agissant de son dispositif une importante marge de

manœuvre au détenteur du secret puisqu’elle lève le secret professionnel

« dans la mesure nécessaire à la résolution du conflit successoral »

opposant les descendants d’E.________ à leur belle-mère. Il résulte toutefois

des motifs de celle-ci que l’autorité intimée a considéré uniquement comme

potentiellement pertinent pour la résolution du litige « le témoignage

de Me B.________ sur A.________, notamment sur la manière dont elle a pu se

comporter avec E.________ sur le plan financier, mais aussi à propos d’épisodes

de violences, […] pour résoudre la question de savoir si

l’intéressée aurait usé de formes de violence au sens des art. 519 ss CC pour

faire signer à son mari les dispositions à cause de mort de 2016 ».

Elle a en revanche expressément écarté la levée du secret professionnel pour

démontrer le caractère bilatéral du pacte successoral conclu en 1988 entre E.________

et sa première épouse.

bb) Selon l’art. 494 al. 3 CC, les dispositions à

cause de mort et les donations inconciliables avec les engagements résultant

d’un pacte successoral peuvent être attaquées.

Selon l’art. 519 al. 1 CC, les dispositions pour

cause de mort peuvent être annulées lorsqu’elles sont faites par

une personne incapable de disposer au moment de l’acte, lorsqu’elles ne sont

pas l’expression d’une volonté libre, lorsqu’elles sont illicites ou contraires

aux mœurs, soit par elles-mêmes, soit par les conditions dont elles sont

grevées. L’annulation ne peut être obtenue que par une action judiciaire (art.

519.

al. 2 CC).

Selon l’art. 543 CC, sont indignes

d’être héritiers ou d’acquérir par disposition pour cause de mort celui qui, à

dessein et sans droit, a donné ou tenté de donner la mort au défunt ;

celui qui, à dessein et sans droit, a mis le défunt dans un état d’incapacité

permanente de tester ; celui qui, par dol, menace ou violence a induit le

défunt soit à faire soit à révoquer une disposition de dernière volonté ou qui

l’en a empêché ; celui qui a dissimulé ou détruit à dessein et sans droit

une dernière disposition du défunt, dans des circonstances telles que celui-ci

n’a pu la refaire. Le pardon fait cesser l’indignité.

cc) Il convient d’abord de relever que

l’avocat B.________ ne requiert pas à être libéré de son secret professionnel

parce que D.________ et C.________ auraient requis

son témoignage ou la production de pièces en sa possession dans le cadre de la

procédure civile qu’ils ont intenté contre leur belle-mère. Il apparaît plutôt

qu’il souhaite les renseigner directement, ou par l’intermédiaire de leur

conseil, voire leur transmettre ses dossiers. On ignore en revanche à ce stade

quel est le contenu exact des renseignements qu'il entend transmettre à D.________

et C.________. Cela ne résulte d’ailleurs pas non plus de la demande devant la

Chambre patrimoniale cantonale introduite par D.________ et C.________. D’une

part, cette demande ne contient aucun allégué faisant référence à des

renseignements détenus par l’avocat B.________. D’autre part, le témoignage de

celui-ci n’est pas requis. A cet égard, D.________ et C.________ ont exposé

dans leurs déterminations que la levée du secret professionnel de l'avocat B.________

doit précisément leur permettre de prendre connaissance de ces renseignements

et de déterminer quels sont leurs incidences sur leurs prétentions

successorales.

Les renseignements détenus par l’avocat B.________

ne seraient dès lors dans un premier temps au moins transmis qu’à D.________ et

C.________, respectivement à leur conseil, sans que l’on sache à ce stade s’ils

seront utilisés dans le cadre de la procédure civile. Ce sont ces derniers – et

non le juge civil saisi du dossier, voire l’autorité compétente pour statuer

sur la levée du secret professionnel – qui opèreront en définitive la balance

des intérêts entre les renseignements utiles à la défense de leurs intérêts et

ceux qui ne seront pas communiqués plus loin. Une requête de levée de secret

professionnel formulée comme en l’espèce indépendamment d’une procédure civile

ne permet pas de procédure formelle permettant de sélectionner les pièces

pertinentes et garantissant le respect du droit de la recourante, en tant que

proche du défunt, à ne pas voir révélé un secret de celui-ci (arrêt

GE.2018.0034 précité, consid. 8 et réf. citées).

En l’absence d’accord entre les héritiers potentiels,

seule une demande formulée dans le cadre d’une procédure civile pendante en

lien avec une réquisition de témoigner ou de produire des pièces à laquelle

l’avocat doit donner suite peut en principe fonder un intérêt prépondérant

justifiant la levée du secret professionnel. Préalablement à cette démarche, le

juge civil saisi du dossier pourra en outre déterminer dans son ordonnance sur

preuves si le témoignage du professionnel, respectivement la production des

pièces en sa possession, sont pertinents pour la résolution du litige

successoral.

dd) Pour le surplus, même en se fondant sur la

demande adressée par D.________ et C.________ à la Chambre patrimoniale

cantonale, on ne discerne pas en quoi les éléments détenus par l’avocat B.________

seraient pertinents pour la résolution du litige successoral avec leur

belle-mère.

S’agissant du caractère bilatéral ou non du pacte

successoral de 1988, l’autorité intimée a considéré à juste titre que les

dossiers de l’avocat B.________ ne seraient pas susceptibles d’amener des

éléments pertinents et que cette question devait être résolue par une

interprétation de ces dispositions à cause de mort. Dans les allégués de leur

demande consacrés à cette question (all. 61 à 69), D.________ et C.________

s’en tiennent d’ailleurs à des éléments intrinsèques pour démontrer le

caractère bilatéral du pacte successoral de 1988 et demander l’annulation des

dispositions postérieures qui lui sont contraires. On ne saurait donc retenir

que la levée du secret professionnel se justifie pour ce motif.

D.________ et C.________ font également valoir dans

leur demande (all. 71) que les dispositions à cause de mort prises par E.________

en 2016 doivent être annulées en raison de l’incapacité de discernement du de

cujus (art. 519 al. 1 ch. 1 CC). A l’appui de leur thèse, ils allèguent

notamment des éléments relatifs à l’état de santé d’E.________ (all. 72-81).

Même s’ils allèguent que leur père faisait l’objet de pressions et

manipulations de la part de la recourante et du fils de cette dernière (all.

82), ils ne plaident pas que le défunt aurait pris les dispositions à cause de

mort en sa faveur sous l’effet d’une menace ou d’une contrainte qui pourrait

réaliser le motif d’invalidation de l’art. 519 al. 1 ch. 2 CC. Contrairement à

ce qu’a retenu l’autorité intimée, on ne discerne donc pas en quoi les éléments

détenus par l’avocat B.________, qui ne sont pas en relation avec l’état de

santé du de cujus en 2016 mais remontent aux relations qu’entretenait

celui-ci avec son épouse au moment de son divorce, pourraient être pertinents

pour la solution du litige. A cela s'ajoute qu'il s'agit là d'éléments liés à

la personnalité de la recourante qui, en tant que proche du défunt, pourrait

également valoir le bénéfice du secret professionnel à ce titre (Faessler, op.

cit., p. 122).

Enfin, dans sa requête de levée du secret

professionnel, l’avocat B.________ fait également valoir que les éléments qu’il

détient pourraient être constitutifs d’indignité successorale pour la

recourante. A aucun moment, D.________ et C.________ ne font toutefois valoir

des motifs d’indignité successorale à l’encontre de la recourante. Même si

l’avocat B.________ avait connaissance de tels éléments, son secret

professionnel s’opposerait à ce qu’il en fasse spontanément la révélation et à

le libérer de son secret professionnel pour ce motif. Quoiqu’il en soit, B.________

n’a produit aucun élément permettant de penser que la recourante remplirait les

conditions strictes posées par l’art. 543 CC pour être frappée d’indignité

successorale.

ee) En définitive, l’intérêt de D.________ et C.________

à connaître le contenu des dossiers de l’avocat B.________ ne l’emporte pas en

l’espèce sur l’intérêt au maintien du secret professionnel.

4.

Il résulte de ce qui précède que le recours doit être admis et la

décision attaquée réformée en ce sens que la requête de levée du secret

professionnel est rejetée. Les tiers intéressés, dans la mesure où ils avaient

requis la levée du secret professionnel, respectivement avaient un intérêt à

celle-ci, succombent et supporteront, solidairement entre eux, les frais de la

cause (art. 49 LPA-VD). La recourante ayant procédé par l’intermédiaire d’un

mandataire professionnel, elle a droit à une indemnité à titre de dépens,

laquelle sera mise à la charge des tiers intéressés, solidairement entre eux

(art. 55 LPA-VD).

Par

ces motifs

la Cour de droit administratif et public

du Tribunal cantonal

arrête:

I.

Le recours est admis.

II.

La décision de la Cour administrative du Tribunal cantonal du 9 juillet

2019.

est réformée en ce sens que la requête de levée du secret professionnel de

l’avocat B.________ est rejetée.

III.

Un émolument de 1'000 (mille) francs est mis à la charge de B.________, D.________

et C.________, solidairement entre eux.

IV.

B.________, D.________ et C.________, solidairement entre eux, verseront

à A.________ une indemnité de 2'000 (deux mille) francs à titre de dépens.

Lausanne, le 27 avril 2020

Le

président:

Le présent arrêt est communiqué aux destinataires de

l'avis d'envoi ci-joint.

Il peut faire l'objet, dans les trente jours suivant sa

notification, d'un recours au Tribunal fédéral (Tribunal fédéral suisse, 1000 Lausanne

14). Le recours en matière de droit public s'exerce aux conditions des articles

82.

ss de la loi du 17 juin 2005 sur le Tribunal fédéral (LTF - RS 173.110), le

recours constitutionnel subsidiaire à celles des articles 113 ss LTF. Le

mémoire de recours doit être rédigé dans une langue officielle, indiquer les

conclusions, les motifs et les moyens de preuve, et être signé. Les motifs

doivent exposer succinctement en quoi l’acte attaqué viole le droit. Les pièces

invoquées comme moyens de preuve doivent être jointes au mémoire, pour autant

qu’elles soient en mains de la partie; il en va de même de la décision

attaquée.

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